lundi 19 février 2018

une carrure d'homme d'Etat

Mercredi dernier 14 février le Tribunal Suprême espagnol s'est enfin trouvé confronté à un véritable homme d'Etat catalan.
 
Contrairement aux politiciens qui ont été arrêtés par surprise lors d'une audition devant un tribunal, les autorités espagnoles n'ayant pas osé tenter d'arrêter des élus catalans dans la rue ou chez eux, ou à ceux qui se sont exilés pour préserver illégalement leur liberté, celui-ci s'est présenté, sur convocation, avec un petit nécessaire de toilette et la ferme conviction d'un transfert direct du bureau du juge à la prison sans passer par la case départ+20000.
 
Ne répondant qu'aux questions de son avocat et à quelque interrogation directe du juge, ce politicien a impassiblement ignoré toutes les questions du ministère public (procureur) et de la prétendue "accusation populaire", sorte de partie civile privée espagnole se déclarant lésée par le sécessionnisme catalan. Il a cependant répondu (à mots comptés mais pesés) en espagnol, tranchant ostensiblement avec son habitude de s'exprimer principalement en aranais (langue d'oc) au sein du parlement catalan où cette langue est co-officielle, et n'arborait d'ailleurs pas le fameux tricot rouge à la croix du Languedoc jaune soulignant parfois sa présence, sans qu'il lui soit besoin de bomber le torse, lors des actes officiels du gouvernement catalan.
 
Sans chercher à construire une défense basée sur le mensonge concernant ses actes ou ses intentions et donc un aveu, feint ou réel, de trahison du mandat confié par ses électeurs, cet élu a choisi d'assumer jusqu'au bout la mission qui lui a été confiée, même au-delà de son mandat parlementaire terminé de facto par la dissolution (anticonstitutionnelle) du parlement catalan le 28 octobre puis de jure par l'élection d'un nouveau parlement le 21 décembre, et même aux dépens de sa vie privée et de sa liberté. Il s'agit là d'ailleurs d'un tournant parmi l'ensemble des procès des divers impliqués dans la déclaration d'indépendance du 10 octobre, puisque tous les accusés, à commencer par la présidente du parlement, le président et le vice-président du gouvernement, ont assuré que cette déclaration, puis sa proclamation du 27 octobre, n'était que "cosmétique" et ne poursuivait qu'un but symbolique sans véritable intention de sécession.
 
Ce 14 février, l'ancien chef du groupe parlementaire d'extrême-gauche anticapitaliste la Candidature d'Unité Populaire, sans sourciller ni accuser quelqu'autre élu des autres partis, n'a personnellement confessé aucune faute, prétexté aucun malentendu et exprimé aucun regret. Il n'y a aucun doute en son esprit et il ne peut y en avoir pour la justice espagnole. La déclaration unilatérale d'indépendance était bien soupesée, elle visait l'instauration d'une république de Catalogne totalement indépendante du royaume d'Espagne, et le parlement catalan a bien voté et approuvé cette déclaration dans l'intention incontestable de la rendre effective. Si le gouvernement catalan ne s'était pas débandé après le coup d'Etat (mot de ce député pour désigner la violation de la constitution et du statut par l'exécutif espagnol) déguisé en application de l'article 155, et s'il avait au contraire poursuivi son mandat récemment confirmé dans les urnes, la Catalogne serait irrévocablement souveraine. Et c'est bien dans cet esprit de sécession concrète et réelle que les députés de la CUP, dont le chef du groupe parlementaire, ont voté en faveur de la déclaration d'indépendance, comme cela leur avait été demandé par leurs électeurs et confirmé par consultation interne, ce qui laisse d'ailleurs entendre qu'ils auraient voté ainsi, au nom de leur base, même si le referendum n'avait pas pu se tenir ou s'était soldé par une victoire de l'unionisme. L'ancien député de la CUP a ajouté que celle-ci n'a pas changé une virgule à son programme indépendantiste explicite matérialisé dans la déclaration d'indépendance.
 
En passant, l'ancien chef de groupe parlementaire a loué le calme exemplaire de la population catalane durant tout le processus, y compris face aux violences policières, et a assuré que les détériorations de véhicules de gendarmerie intervenues les 20 et 21 septembre à Barcelone avaient été provoquées par des journalistes. Pour mémoire, il s'agit du seul acte de violence (sans blessés) que la justice espagnole ait trouvé pour inculper certains politiciens et chefs d'associations de rébellion, alors que sans recours à la violence la tentative de sécession ne pourrait être qualifiée que de sédition, les deux délits de sédition et rébellion étant bien distincts dans le code pénal espagnol.
 
Beaucoup plus important, l'accusé caractérisé par sa cohérence, sa franchise et son courage face à l'éventualité de l'emprisonnement, a déclaré tout ignorer d'une part du fameux document EnfoCATs, et d'autre part du prétendu "comité stratégique" mentionné dans ce document, et n'en avoir jamais entendu parler avant que la presse n'en fasse ses gros titres. Or ce document à l'authenticité incertaine est la base sur laquelle la justice espagnole accuse les indépendantistes d'avoir sinon fomenté du moins souhaité une explosion de violence dans la rue, ce qu'elle déduit (abusivement) de l'expression "conflit démocratique", et donc d'être coupables d'intention de rébellion (violente) en plus du délit consommé de sédition (non violente). Le seul exemplaire connu de ce document, type présentation Powerpoint rédigée en catalan, est celui présenté par la justice à la presse après sa prétendue découverte lors d'une perquisition en septembre chez un adjoint du vice-président catalan. Ce document, s'il est authentique, aurait été rédigé au tout début 2016, au moment de la constitution du gouvernement issu des élections de septembre 2015 considérées comme un mandat de conduite à l'indépendance, et ne prévoyant pas de referendum (qui fut incorporé à la feuille de route plus tard). Bien que le mot violence n'y figure que dans l'expression, parmi les hypothèses, de "réaction violente de l'Etat" (espagnol), et qu'il ne consiste qu'en généralités reprenant le langage démocratique et non-violent du Livre Blanc sur la Transition Nationale, son opportune apparition a le mérite (c'est d'ailleurs son seul apport) de lier entre elles toutes les figures de l'indépendantisme, puisqu'il prévoit parallèlement à l'officiel gouvernement de transition un "comité stratégique" de direction, composé des membres les plus importants du gouvernement, des chefs de groupes parlementaires indépendantistes, des chefs de partis indépendantistes et des chefs d'associations souverainistes, en singulier contraste avec le discours démocratique du parlement et du gouvernement. Si le juge Pablo Llarena tient tant à ce document, en prétendant qu'il démontre la recherche de violence alors qu'une simple lecture suffit pour voir que c'est faux, c'est peut-être en vue d'une accusation de constitution d'une instance gouvernementale clandestine.
 
Le fait que le chef du groupe parlementaire le plus irréductiblement indépendantiste, et qui fait parallèlement preuve d'une honnêteté totale tant vis-à-vis de ses électeurs catalans que de la justice espagnole, déclare n'avoir jamais entendu parler de ce comité prétendument existant depuis deux ans et dont il devrait être membre de droit, ne porte pas seulement un sérieux coup à l'accusation d'intention de rébellion violente portée par le ministère public sur la base de ce document, mais surtout à toute future accusation de dictature occulte par un comité non élu. Semblant accorder sa confiance à l'accusé, et au contraire d'autres imputés, le Tribunal Suprême espagnol l'a laissé en liberté.
 
Cet homme politique catalan (ou plutôt aranais) qui montre la carrure d'un véritable homme d'Etat est une femme, Mireia Boya.

Aucun commentaire:

le douzième travail - un refuge autarcique

Le douzième travail d'Hercule, c'était de dompter la menace et de sortir de l'enfer. Or l'enfer de l'effondrement du...