lundi 10 avril 2017

considérations intérieures sur l'agression états-unienne contre la Syrie

Parmi les interrogations soulevées par l'agression ouverte de la Syrie par les Etats-Unis d'Amérique figure aussi une question politique avec des répercussions planétaires.
 
En effet, le monde entier est, malgré lui, obligé de s'intéresser aux déterminants internes de la politique extérieure du pays dont les dépenses militaires sont équivalentes à celles de tous les autres réunis, qui de plus détient des armes nucléaires, et qui pour couronner le tout est le seul pays à en avoir déjà utilisé.
 
On ne reniera pas ici la courte étude du 31 janvier (liberté stratégique de l'impotence condamnée). Quant à la personne, on maintiendra que lors de ses discours pré-présidentiels sur la nécessité de gagner les guerres qu'on entreprend Donald Trump ignorait vraisemblablement de quel côté combattent les Etats-Unis, en Syrie et ailleurs. Quant à l'institution, on réitèrera que le nouveau gouvernement pourrait certes interrompre les préparatifs de guerre contre la Russie, mais que s'il peut encore changer de cible il ne pourra de toute façon pas éviter la guerre.
 
De nombreuses tentatives d'explication ont été avancées concernant la décision du gouvernement états-unien d'encourir sciemment les risques inhérents à une attaque frontale de la Syrie, qui n'étaient pas mineurs. Un risque interne était celui du désaveu d'un parlement qui n'était pas majoritairement acquis au nouveau gouvernement, puisque, sans vouloir entrer dans un débat constitutionnel interne, si aux Etats-Unis d'Amérique comme dans d'autres pays démocratiques l'entrée en guerre relève des prérogatives du parlement, cela signifie qu'en plus du débat politique sur l'opportunité de cette décision l'exécutif prêtait le flanc à une procédure de cassation constitutionnelle. Un deuxième risque interne était celui de poursuites d'initiative judiciaire, parlementaire ou citoyenne pour violation de traités internationaux signés par le gouvernement et ratifiés par le parlement, en premier lieu la Charte des Nations Unies. En dépit du bilan franchement négatif du parti d'opposition en matière de respect des obligations internationales, il a bruyamment manifesté son rejet post-électoral du résultat des urnes et aurait pu sauter à pieds joints sur un motif de procédure de censure ou destitution. Un risque multilatéral était celui de la déception, du désaveu et de la condamnation (au moins publique) de la part des alliés des Etats-Unis, ou du moins des mouvements de rejet de l'OTAN au sein de ces pays, notamment ceux où une opposition politique est en compétition électorale, et pourrait demain être au gouvernement.
 
Il y avait aussi le risque international d'une condamnation à l'ONU. Certes les Etats-Unis contrôlent toujours le Secrétariat Général, et en particulier le nouveau Secrétaire Général. Mais ils auraient pu (et peuvent encore) faire l'objet d'une condamnation par l'Assemblée Générale, conséquence de ce qui peut être interprété comme un acte impulsif du gouvernement états-unien. Car s'il est vrai, comme l'ont noté plusieurs commentateurs, que cette opération manifestement pas improvisée avait été planifiée à l'avance, il faut cependant préciser que cela signifie simplement que l'état-major états-unien (et pas seulement celui-là) a en permanence plusieurs plans prêts, comme par exemple une opération ponctuelle assertive ou "punitive" (plusieurs cibles sont visées en permanence et le décideur politique choisit laquelle attaquer), l'apport d'une couverture aérienne temporaire ou permanente à l'une des milices islamiques, une frappe de désarmement (ou de tentative) aérien intégral de la Syrie, une frappe symbolique contre les immeubles gouvernementaux syriens, un bombardement stratégique massif de la population damascène, et d'autres options encore qu'il n'est pas nécessaire d'évoquer ici. Mais le moment était des plus inopportun. L'enchaînement habituel des entrées en guerre sur ce mode est d'abord la condamnation de principe bien entendu, puis l'imposition de "négociations" sous la supervision d'un tiers partial, mais également, surtout dans un cas aussi bancal (le monde entier sachant bien que la Syrie n'a plus d'armes chimiques), la poussée du gouvernement à la faute, en prétendant lui imposer une fausse commission d'inspection partiale, ou en lui demandant de prouver son innocence, ou en exigeant qu'il retire son armée de la zone, qu'il livre son espace aérien ou passe le pouvoir à un gouvernement de transition islamique non élu, bref toute exigence inacceptable qui oblige le gouvernement visé à dire non. Cette préparation évidemment hypocrite car sans autre issue que l'agression (après un ultimatum "de la dernière chance") permet de faire monter la tension, de remplir les journaux de la "crise", de préparer les opinions publiques, d'enrôler les alliés, d'écarter ou de discréditer l'ONU, et finalement de justifier l'agression. Ne pas être passé par toutes ces étapes, contrairement à l'habitude, peut être interprété comme de la précipitation. Parallèlement au risque d'une condamnation des Etats-Unis par l'Assemblée Générale de l'ONU, cela introduisait aussi le risque d'une mise en accusation au Conseil de Sécurité, par la Russie ou un autre membre, selon la procédure bien rodée par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France : en l'occurrence un membre du Conseil de Sécurité préparerait un projet de résolution, tout en sachant d'avance qu'il ne serait pas adopté puisque les Etats-Unis y opposeraient leur veto, mais une campagne médiatique serait organisée sur le thème de la résolution du Conseil de Sécurité qui allait condamner les Etats-Unis si ceux-ci n'y avaient opposé leur veto.
 
Enfin, et cela semble même avoir causé un certain émoi au sein du commandement militaire états-unien, cette décision portait aussi le risque d'une confrontation militaire directe avec la Russie, avec des conséquences imprévisibles. Car l'honnête et gentil cow-boy qui accumule désormais trois ans de déclarations de guerre envers la Russie, d'hostilités au sein ou en marge des organisations internationales, de violations des accords de Minsk (soutien militaire au régime issu du coup d'état uniopéen en ex-Ukraine), de provocations militaires sur les frontières russes et de recherche d'incidents jusqu'en Syrie pour justifier une agression, ne peut pas toujours compter sur la surprenante passivité du méchant ours perfide ainsi volontairement acculé, et doit considérer qu'à un moment ou à un autre toutes ces provocations recevront une réponse. Même s'il ignore le droit international fondé sur le principe de réciprocité, le gentil cow-boy sait parfaitement que la loi du plus fort, au rétablissement de laquelle il consacre tant d'efforts, incite le plus faible à se fortifier jusqu'à ce qu'il puisse renverser par la force l'ancien dominant. Participer aux tentatives de déporter des peuples russes pour voler leurs terres (2008 et depuis 2014), vouloir leur imposer une morale et des lois contraires à leur religion et au droit naturel, chercher à affamer l'ensemble de la Russie elle-même (depuis 2014), calomnier son gouvernement, préparer l'asservissement de ses populations sous une tutelle étrangère, et provoquer continuellement des incidents militaires pour pousser leur gouvernement à la faute, risque effectivement de générer une frustration et une colère au sein des populations et des forces armées, susceptibles de déborder les capacités de retenue du gouvernement russe démocratique. D'éminents politologues et polémologues états-uniens s'en inquiètent, la politique agressive des Etats-Unis envers la Russie est dangereuse et l'attaque illicite du 7 avril contre la Syrie, licitement protégée par la Russie, aurait pu (aurait même dû) déboucher sur une confrontation militaire directe.
 
Faute de trouver en Syrie le motif de la prise de tous ces risques objectifs, il faut le chercher aux Etats-Unis. C'est manifestement là que se joue une crise, au sens étymologique du terme. Sans écarter a priori l'hypothèse que la première puissance nucléaire mondiale soit tout simplement, comme l'écrivent certains experts, dangereusement gouvernée par d'irresponsables ignares impulsifs et violents (et pas depuis cette année), ce qui devrait amener la communauté internationale à en tirer des conclusions et des plans d'action pour le bien-être voire la survie de l'humanité, il faut aussi considérer l'hypothèse d'une conduite rationnelle, et par conséquent étudier les déterminants internes de sa politique extérieure. Au cas où il existerait une logique, il est impératif de la trouver.
 
Le gouvernement états-unien vient de prendre, on vient de le voir, de nombreux risques de toutes natures. Le président a personnellement insisté sur le fait que cette décision avait été dictée par des impératifs majeurs de sécurité nationale, alors que ses prises de position personnelles pendant des années montraient son opposition réfléchie et continue à ce type d'actions. Il ne saurait donc s'agir, contrairement aux apparences immédiates, d'aider trivialement les milices islamistes terroristes en Syrie ou de punir cette dernière pour avoir détruit une partie de leurs armes chimiques, l'issue de ce conflit ne représentant pas un intérêt vital pour les Etats-Unis. Il y a un autre enjeu, urgent et important pour le gouvernement des Etats-Unis et annonciateur d'un enjeu qui se profile à l'horizon et qui, lui, sera foncièrement vital pour le pays.
 
Le 16 mars 2017, comme prévu par la loi budgétaire bipartisane (Bipartisan Budget Act connu comme "accord Obama-Boehner") du 28 octobre 2015, le "plafond d'emprunt" fédéral temporairement suspendu a été rétabli, et fixé au niveau de l'endettement atteint le 15 mars, soit 19,8 billions de dollars (trillions d'après l'échelle courte), ou 19808 milliards. Ne pouvant plus désormais emprunter, disposant au 15 mars de 200 milliards et en dépensant de l'ordre de 75 par mois, le gouvernement fédéral a de quoi gouverner encore quelques semaines. Cependant, en minimisant les dépenses, par exemple en cessant comme d'autres fois de verser les retraites gouvernementales, et surtout en fermant le gouvernement fédéral comme cela a parfois été fait pendant quelques semaines, le ministère du budget peut honorer les échéances débitrices extérieures du pays jusqu'en août, auquel cas les Etats-Unis d'Amérique ne tomberaient officiellement en défaut de paiement qu'en septembre, voire lors de leurs grosses échéances du 2 octobre. Les politiciens états-uniens appellent ce jour inévitable mais dont la date est inconnue le Jour X (X-Day), qu'ils qualifient de premier défaut de paiement de leur pays, oubliant ainsi allègrement le 15 août 1971. Là comme ailleurs le mois d'août est peu propice aux joutes parlementaires, et il est illusoire d'espérer un accord antérieur avec une opposition à la limite de l'insurrection, qui ne demande qu'une occasion de faire tomber le gouvernement actuel. Ce gouvernement est d'ailleurs, doit-on le rappeler, dirigé par un président qui a construit son ascension politique sur les thèmes de la gestion responsable, de l'équilibre budgétaire et du refus de tout endettement supplémentaire. Il reste cependant au parlement une possibilité de voter la reconduction d'un programme de financement (endettement) supplémentaire exceptionnel à court terme voté le 9 décembre 2016 et arrivant à échéance le 28 avril... trois semaines jour pour jour après cette décision gouvernementale surprenante et risquée d'attaquer la Syrie. A défaut de prorogation de ce financement d'urgence, les services non essentiels du gouvernement fédéral des Etats-Unis fermeront le 29 avril. Après les ébats internes publics impudiques auxquels les Chinois et autres créanciers ont assisté médusés il y a quelques années, ce calendrier-là fait l'objet d'un peu moins de publicité mais d'encore plus d'attention, la situation de l'endettement états-unien n'ayant aucune chance de s'améliorer à l'horizon prévisible de l'existence du pays.
 
Personne ne devrait devoir s'intéresser aux finesses politiciennes internes d'un pays jusqu'à présent marginal pour l'histoire du monde. Les auto-limitations internes au remboursement des créanciers étrangers, non opposables (sans effet) en droit international, seront évidemment levées, de même que seront levés les freins internes temporaires à la poursuite de l'endettement sans fin et sans fond des Etats-Unis d'Amérique. Nonobstant, le constat des risques que peut prendre ce pays lorsqu'il est confronté à une hypothétique éventualité de restriction budgétaire oblige la communauté internationale à se poser urgemment et sérieusement la question de ce qu'il sera prêt à commettre lorsque son entretien par le reste du monde (ce qu'il appelle le free lunch) sera compromis et que la valeur d'échange de sa monnaie sera sur le point d'être ramenée à sa valeur arithmétique et économique, c'est-à-dire moins d'un centième de son pouvoir d'achat actuel.
 
Delenda Carthago, sempiterno.

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