vendredi 26 août 2016

rapprochement turco-russe

On s'interroge sur l'authenticité et la solidité du retournement soudain de la Turquie vers la Russie, à la veille de l'attaque de cette dernière par l'OTAN.
 
Sur le plan commercial, il est certain que la Turquie n'a pas plus d'états d'âme que les Etats-Unis d'Amérique, qui ont été les premiers bénéficiaires du blocus économique qu'ils ont réussi à faire imposer par l'Union Européenne contre la Russie, et qui leur a permis d'accroître considérablement leur commerce bilatéral avec celle-ci en 2015 puis en 2016. De la même manière, après s'être inconsidérément privée des retombées économiques (hypothétiques) du futur gazoduc russe en acceptant la décision uniopéenne de ne pas contourner le goulet d'interception ukrainien, la Turquie s'est inconsidérément privée du tourisme russe en abattant un avion russe en Syrie et en assassinant son pilote. L'effondrement subit du secteur touristique en Turquie cet été n'a pas été totalement compensé par le développement de l'industrie d'acheminement des masses de clandestins vers les îles grecques, secteur d'ailleurs en récession depuis que l'Union Européenne vient directement chercher les colons dans les aéroports turcs, aussi le rétablissement de liens, au moins de façade, avec la Russie, permet d'entrevoir un relèvement du secteur touristique.
 
Sur le plan politique, peu importe que les Etats-Unis aient réellement fomenté la tentative de coup d'Etat ou pas, le fait est qu'ils ont évité de condamner cette tentative avant d'être certains de son échec, contrairement à la Russie fidèle à son principe diplomatique de ne traiter qu'avec des gouvernements établis, fussent-ils ennemis comme le pouvoir issu du coup d'Etat de février 2014 en ex-Ukraine. Le fait est que les Etats-Unis ont refusé la demande du gouvernement turc d'extrader l'opposant Gulen, qui devait permettre au gouvernement d'Erdogan, qu'il soit victime ou coupable de cette tentative de coup d'Etat à l'origine d'une épuration massive, de désigner et juger un responsable.
 
Sur le plan des relations intercontinentales, la Turquie a compris d'une part que ses relations avec l'Union Européenne sont indépendantes de ses relations avec les membres de celle-ci, qu'il s'agisse de questions migratoires, tributaires ou autres, et d'autre part que les membres ne sont même pas d'accord entre eux quant aux mesures d'hostilité à mettre en œuvre fave à la Russie. Son indépendance reste donc entière par rapport aux membres européens de l'OTAN.
 
Sur le plan militaire justement, la Turquie, qui dispose de la deuxième plus grande armée de l'OTAN après celle des Etats-Unis et peut-être de la première en termes de capacités opérationnelles, et dont certains officiers généraux ont commandé les brigades de la guérilla islamiste en Syrie, a réalisé que les forces russes devancent désormais les forces étatsuniennes tant en termes de contrôle du théâtre d'opérations (électronique) qu'en termes purement techniques (supériorité des matériels), sans parler des facteurs humains comme l'acceptation des pertes propres, ou politiques comme la distinction entre les cibles militaires et la population ambiante. Elle a déjà eu plusieurs confrontations aériennes, parfois de simple intimidation réciproque, entre ses avions de fabrication étatsunienne et ceux de l'aviation russe, et elle connaît aussi de près la marine russe. Au fur et à mesure que les intentions étatsuniennes se précisent et se confirment, et que l'on passe des provocations épisodiques à un véritable engagement général, la Turquie aux premières loges peut être réticente à jouer les pions de première ligne d'une puissance lointaine.
 
Certes sur le plan géoculturel la Turquie a ses propres intérêts, qui ne sont pas au sud dans l'espace arabe (Syrie comprise) que l'empire ottoman a perdu il y a un siècle, mais à l'est dans l'espace turcophone désormais ex-soviétique mais toujours ex-turcoman. La Turquie n'avait d'ailleurs pas attendu la dissolution de l'URSS pour soutenir les perpétrateurs musulmans des massacres de chrétiens, comme à Soumgaït et Bakou. Ensuite elle a laissé passer les autres pays de l'OTAN (Etats-Unis en tête) venus entraîner en Géorgie les islamistes opérant en Russie (Tchétchénie, Ingouchie et Daguestan), mais elle s'est réservée le soutien à son protectorat l'Azerbaïdjan et menace régulièrement l'Arménie d'une intervention directe dont elle n'est dissuadée que par le soutien russe aux populations chrétiennes de la région (Arménie et Haut-Karabakh), déjà crédible après la deuxième guerre de Tchétchénie et encore plus depuis la mise en échec de la tentative géorgienne de vider l'Ossétie du Sud de ses habitants, à l'été 2008. C'est cependant dans le Caucase que la Turquie a ses véritables intérêts (énergétiques inclus) et doit concentrer les efforts de son jeu d'échecs permanent avec la Russie, plutôt qu'en Syrie où elle ne fait que représenter les intérêts atlantistes et arabes, au risque d'ailleurs de se fâcher à terme avec Israël si la Turquie devait avoir un jour une frontière (d'Etat ou de dépendances) commune, perspective inéluctable en cas de disparition ou démembrement de la Syrie.
 
La Turquie a besoin d'une entente plus ou moins cordiale, ou du moins d'un ménagement mutuel, avec la Russie car, sur le plan géopolitique, sa survie se trouve sur les détroits. Or la liberté de circulation dans les détroits est essentielle pour la Russie, raison pour laquelle tour à tour l'Angleterre, la France, la Turquie elle-même et aujourd'hui les Etats-Unis tentent de les clore pour interdire à la flotte russe l'accès à la Méditerranée et à l'Océan Indien. La convention de Montreux, plusieurs fois violée par les Etats-Unis ces dernières années, est la sage expression d'un équilibre local nécessaire à tous. Après quelques tâtonnements elle a été la condition sous laquelle les grandes puissances ont "rendu" à la Turquie les rives des détroits, et celle-ci sait qu'elle ne les garderait pas longtemps si elle décidait de les fermer définitivement aux riverains de la Mer Noire. La Turquie ne craint certainement pas que la Grèce puisse rêver de reprendre la Thrace orientale, mais elle ne peut pas ignorer qu'en cas de conflit militaire ou civilisationnel majeur avec la Russie celle-ci pourrait être tentée de libérer Constantinople, ce qui relèguerait la Turquie à l'Asie mineure.
 
C'est là que se trouve le nœud de la relation turco-russe. Le Caucase n'est qu'un théâtre secondaire, car même si la Turquie s'en croit souveraine historique son existence n'y est pas engagée, et ne le serait pas même si la Russie s'y sentait plus qu'un simple devoir de solidarité avec les peuples chrétiens locaux. La Turquie et la Russie pourraient même s'affronter sérieusement dans le Caucase, aucune ne pourrait y saigner fatalement son adversaire. Mais il n'en est pas de même des détroits, qui sont vitaux pour la Russie et existentiels pour la Turquie. Le status quo actuel n'est peut-être pas parfait mais il a survécu à la deuxième guerre mondiale et à la confrontation entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie. Or dans la prochaine et imminente guerre que l'OTAN, dont fait partie la Turquie, prépare contre la Russie, la fermeture des détroits figure certainement parmi les objectifs prioritaires des Etats-Unis. La Turquie aura donc un choix crucial à faire pour éviter de se retrouver, à l'issue, dans le camp des vaincus.
 
Tant que la confrontation majeure n'est pas en cours, la Turquie peut combattre la Russie en Syrie, théâtre qui intéresse surtout l'OTAN, ou dans le Caucase, théâtre qui intéresse autant la Turquie que la Russie. Mais lorsque les armes parleront autour du Bosphore et des Dardanelles, la Turquie n'aura pas d'autre option que de se ranger du côté du futur vainqueur.

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