lundi 13 juin 2016

la pire erreur

La pire erreur n'est peut-être pas de se tromper d'ennemi, mais de le clamer. La pire erreur n'est pas de désigner aux stratèges français la Basse-Saxe, mais de le faire savoir à la Prusse et au Reich. Ce n'est pas de désigner aux états-majors le chef de section de la tranchée d'en face, mais de laisser le haut commandement interallié ennemi comprendre qu'on ignore tout de son existence et de ses intentions.
 
Le ministre de la défense français Jean-Yves Le Drian entend apporter une réponse à la question "qui est l'ennemi ?". Sa réponse et celle de ses conseillers, en quatre-vingts pages, c'est "Daech", Daech et encore Daech.
 
Il paraît que cet ennemi, auquel il impute les attentats de 2015, a surpris la France par ses méthodes totalement nouvelles, comme si on n'avait jamais connu de terrorisme aveugle et d'attentats ciblés depuis 1985, avec d'ailleurs une vague tous les dix ans. Il paraît que ces méthodes ont constitué une véritable rupture stratégique et qu'elles doivent par conséquent induire une redéfinition de la stratégie de la France, comme si elles étaient plus qu'un simple mode d'action asymétrique de l'informel contre l'établi et un moyen justement de contourner le dispositif de dissuasion interétatique et le dispositif militaire, qu'on a certes du mal à qualifier encore d'outil de défense (même si le ministre considère la capacité d'entrée en premier sur un théâtre comme une posture de défense).
 
Par ce livre le gouvernement prend l'excuse d'avoir été surpris par les meurtres rituels de janvier et novembre 2015 (la presse a caché qu'au Bataclan la kalachnikov a servi à immobiliser les victimes ensuite égorgées et décapitées au canif) et il en fait une menace militaire extérieure justifiable d'une frappe, qu'on avait baptisée Brochet-3 avant même de savoir que justement on a, là aussi, fait évacuer les bâtiments visés avant de les bombarder "impitoyablement", c'est-à-dire qu'on a détruit une infrastructure syriennne préalablement vidée de ses usurpateurs turco-qataris. La France répète ainsi haut et fort qu'une quinzaine ou une vingtaine d'exécutants, apparemment plus criminels que stratèges (et morts pour la plupart), lui ont fait modifier sa doctrine de défense et sa stratégie militaire. Elle prétend aussi croire que c'est ce Daech qui a soi-même ordonné les massacres et envoyé des commandos "militarisés" (mot employé avec insistance), et non pas des individus porteurs de simples armes individuelles, et représentant moins d'une demi-section, qui ont pris l'initiative d'appliquer localement les préceptes d'un livre de chevet autorisé en France, comme le rappelait récemment le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve ("ce n'est pas un délit de prôner le djihad").
 
La désignation de l'Etat Islamique en Irak et au Levant comme ennemi officiel permet aussi de déclarer qu'on n'avait pas d'ennemi avant la fondation de cette organisation, d'ailleurs créditée au passage d'un statut proto-étatique, reconnaissance qui équivaut à une promotion au niveau de sujet de droit international et ne peut que relever son image et favoriser son recrutement. Cet octroi d'un statut proto-étatique (déjà doté, note le ministre, de certains attributs d'un Etat) est bien commode pour occulter qu'en réalité c'est sur le territoire d'un Etat souverain véritable et reconnu, en l'occurrence la Syrie, que la France a engagé ses forces armées... précédées d'ailleurs par ses forces médiatiques et politico-diplomatiques engagées plusieurs années avant la proclamation dudit "Daech". Cette désignation permet aussi de délimiter l'ennemi au profil qu'il entend se donner, puisque l'adoption par le gouvernement français de l'acronyme "Daech" exclut non seulement les forces de guérilla désignées sous une appellation distincte, dont les enquêteurs sur le terrain et les fournisseurs d'armement savent qu'il ne s'agit que d'étiquettes pour la presse internationale, mais également celles dont ledit Daech ne reconnaîtrait pas la dépendance. Daech est l'ennemi, mais le Front Al-Nosra "fait du bon boulot", selon l'expression du ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, et on continue de livrer des armes à l'Armée Syrienne Libre, une boîte aux lettres en Turquie qui se charge ensuite de les distribuer aux diverses factions combattantes et massacrantes, parfois rivales mais travaillant toutes au même objectif. Enfin, désigner Daech comme seul ennemi permet de fixer une date de début des hostilités, qui peut varier entre la proclamation de la fondation de cette organisation et son affirmation concrète sur le terrain, c'est-à-dire quelque part entre avril 2013 et juin 2014. La date de commission des meurtres collectifs qu'on lui attribue en France n'est qu'un détail puisque le ministre de la défense explique que cette organisation considère la France (et d'autres pays) comme son ennemi structurel, celle-ci n'en ayant pris conscience que de manière conjoncturelle.
 
Et, bien pratique aussi, désigner pour ennemi une organisation qui est sur le point d'être défaite (par la Russie et en dépit des efforts contraires de la France et plus généralement de l'OTAN) permettra de clamer bientôt victoire là-bas, paix et sérénité ici... même si aucun prisonnier ennemi n'a été capturé à Molenbeek ou à Saint-Denis. Le mouvement n'est pas sans rappeler la proclamation de la mort de Ben Laden et donc la fin de "l'ennemi" Al-Qaïda au moment où les Etats-Unis devaient réhabiliter l'image des Talibans pour les réinstaller en Afghanistan. Libre au gouvernement d'envoyer demain la Légion Etrangère épauler la branche Al-Nosra de la Légion Islamiste Internationale (tant qu'elle se déclare distincte de la branche Daech), libre au prochain gouvernement de déclarer la guerre, s'il le juge médiatiquement opportun, à la prochaine mouvance, déclarée ou pas, avec drapeau, sigle et organigramme ou pas, auxquels les volontaires de Molenbeek et de Saint-Denis (et de milliers d'autres villes) déclareront avoir prêté allégeance lorsque cela leur assurera l'audience de la presse. Car c'est la même cellule servant la même idéologie, par-delà le renouvellement des membres au cours des décennies, qui se renomme selon le vent dominant (et l'intérêt des médias) groupe d'Action, de Prédication, antenne locale d'Al-Qaïda puis branche régionale de l'ISIS (du Nigéria aux Philippines en passant par l'ex-Libye et la Russie) et demain toute autre bannière porteuse.
 
En quatre-vingts pages, ce "qui est l'ennemi ?" ne mentionne l'islam qu'une fois, au sujet de son expansion fulgurante il y a treize siècles. Il évoque pourtant une idéologie de ce Daech, qu'il appelle "djihadisme takfiriste" et à laquelle il attribue des ambitions eschatologiques, et dont la description en deux phrases rappelle à s'y méprendre l'islam tel qu'il a été codifié par son fondateur dans un manifeste clair et rigide traduit dans toutes les langues et illustré par près d'un millénaire et demi de pratique. Certes "djihadisme" est le néologisme à la mode permettant d'évoquer ce qui semble politiquement innommable, comme autrefois on vilipendait ceux qui faisaient l'amalgame entre marxisme, léninisme, trotskisme, nazisme, maoïsme, polpotisme et enverhodjisme, afin de fractionner les représentations (dont un professeur de politologie aurait eu du mal à expliquer les nuances à un philosophe voire à Marx lui-même) et d'interdire aux peuples la vision d'ensemble d'un collectivisme conquérant au niveau mondial. Djihadiste, cette nouvelle transcription de l'arabe moudjahidine, et djihadisme, cette adaptation francophonarde de l'arabe djihad, sont par contre cités à profusion dans cette désignation de l'ennemi, comme si celui-ci distinguait pour sa part entre les (chrétiens) dominico-communionnistes, mensuo-confessionnistes, messe-annuellistes et simples extrêmonctionnistes, voire les athées nés involontairement dans ce que l'islam appelle le domaine de la guerre.
 
Certes de nombreux militaires français ont appris autrefois à combattre les Spetsnaz soviétiques, et les grandes oreilles françaises ont appris le tchécoslovaque tandis que leurs homologues voisines apprenaient qui le roumain, qui le polonais ou le bulgare. Simutanément les Africains étudiaient les organigrammes de l'armée cubaine et les Asiatiques craignaient les modes d'action du Viet-Cong et des Khmers Rouges soutenus par la Chine. Le monde libre, sans ignorer la rivalité sino-soviétique et la rébellion non-alignée, était conscient d'être confronté au monde collectiviste. En France chacun connaissait son ennemi sur le terrain puisque le corps de manoeuvre se préparait à rencontrer les divisions de premier échelon du Pacte de Varsovie et la défense territoriale se préparait à accueillir les Spetsnaz, mais on osait décrire un ennemi plus général, les forces Carmin dans les années 80 ou Orange dans les années 70. Cela n'a pas empêché le gouvernement français de former des officiers communistes angolais ou de recruter des militants communistes dans des installations sensibles (en dépit du précédent des sabotages de 1939), mais l'ennemi général était désigné.
 
Si le gouvernement français ne veut pas reconnaître que c'est l'Islam qui est entré en guerre (et pas en 2013) contre le monde libre, il pourrait du moins faciliter l'étude psychologique et opérationnelle d'un ennemi générique présentant des traits communs caractéristiques découlant d'un manifeste millénaire, que le Septième Scénario appelle l'idéologie Emeraude.

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