mardi 2 octobre 2018

S-300 pour la Syrie

La livraison du système défensif S-300 à la Syrie par la Russie est une décision politique sans conséquences majeures sur le terrain.
 
Cette décision a été prise suite à la destruction d'un Iliouchine-20 russe par la défense antiaérienne syrienne qui tentait de contrer une attaque israélienne contre la Syrie, en l'occurrence contre Lattaquié. Sur le plan technique la méprise a été possible à cause des capacités limitées du vieux système soviétique S-200 en matière d'identification d'aéronefs dans l'urgence de l'acquisition d'objectifs pour contrer une attaque en cours. Sur le plan tactique cette méprise fut surtout le résultat des habiles manoeuvres effectuées à cet effet par les petits F16 israéliens qui se sont précisément servis du moyen porteur de reconnaissance et ROEM russe comme d'un bouclier, ou d'un masque de leur propre signature radar. Pour mémoire, si la Russie avait décidé en 2013 de suspendre sine die la livraison des systèmes S-300 légalement commandés par la Syrie, c'était à la requête expresse d'Israël qui souhaitait conserver la possibilité de mener illégalement des attaques aériennes contre ce pays. En contrepartie, Israël s'est ensuite engagé à annoncer à l'avance à la Russie toute attaque israélienne contre la Syrie, afin d'éviter les incidents et méprises. Israël a unilatéralement mis fin à cet accord en lançant ce 18 septembre une attaque sans en aviser préalablement la Russie, qui prend donc les mesures nécessaires pour éviter la répétition de la méprise meurtrière.
 
Le gouvernement de la troisième plus grande démocratie universelle directe au monde (après l'Indonésie et le Brésil) était politiquement obligé de réagir à la destruction d'un avion en mission dans le cadre d'un accord de coopération militaire conforme au droit international, et à la mort de quinze militaires causée par une agression étrangère conduite en violation de la charte de l'ONU. La France, par exemple, réagit pour moins que ça, et plus généralement par des opérations de représailles plus ou moins bien ciblées que par la simple mais nécessaire amélioration de la protection passive ou active de ses forces armées.
 
Pour Israël le renforcement de la défense antiaérienne syrienne est stratégiquement insignifiant. Il y eut un temps (même des décennies) de guerre et de parité conventionnelle entre la Syrie et Israël, mais ce temps est fini puisque la Syrie est amoindrie et partiellement occupée par des forces de l'OTAN et du CCG, qu'elle ne cherche même plus à riposter sur le territoire israélien aux attaques israéliennes sur son territoire, et que de plus les intérêts stratégiques des deux pays sont convergents (en dépit de la cécité de certains politiciens israéliens), à savoir autrefois la stabilité du glacis libanais partagé, et depuis 2011 l'extinction de l'incendie sunnite en Syrie. La seule raison d'être des attaques israéliennes en Syrie, qui sauf erreur ne soutenaient pas directement la guérilla islamiste et ne visaient pas directement l'armée régulière, était officiellement de détruire des capacités du Hezbollah venues du Liban ou en cours de livraison par l'Iran, et peut-être officieusement de montrer aux Etats-Unis qu'Israël était du même côté qu'eux dans la guerre régionale sunno-chiite. L'impossibilité de mener désormais ces raids en Syrie ne menacera pas les intérêts stratégiques d'Israël, dont le péril actuel principal n'est certainement pas au nord, et d'ailleurs en perspective historique se situe plutôt dans le monde arabe sunnite que dans le monde persan ou chiite.
 
Pour la guérilla islamiste il n'y aura pas non plus de conséquences tactiques, puisque son appui aérien ne venait pas de l'ouest (Méditerranée) mais de l'est et parfois du nord, essentiellement du triangle à l'est de l'Euphrate occupé par les Etats-Unis. La Russie prend bien soin de ne fournir à la Syrie que le nombre de systèmes S-300 suffisant pour sécuriser l'espace aérien du territoire effectivement contrôlé par le gouvernement, mais insuffisant pour étendre cette couverture vers les zones orientales occupées par les Etats-Unis, et vraisemblablement en limite de portée dans la bande septentrionale occupée par la Turquie et la France.
 
Pour les membres de l'Alliance Atlantique il n'y aura pas non plus de conséquences tactiques, puisque leurs raids de missiles n'ont pas la vocation, et rarement la chance, de provoquer des destructions militairement utiles au front islamo-atlantique. A quelques exceptions près l'appui aérien au sol fourni par les Etats-Unis à la guérilla islamiste est piloté par les quelques pilotes tactiques produits par ce pays plutôt porté sur les bombardements stratégiques (comme à Dresde, Hiroshima et Raqqa), et basé à l'est de l'Euphrate. Les vagues de dizaines de missiles à longue portée médiatique lancés simultanément par plusieurs puissances de la coalition islamiste, comme le 14 avril 2018, visent un objectif médiatique dans les pays agresseurs (voire politique auprès du reste du monde) mais pas des cibles tactiques dans le pays agressé.
 
Faute de pouvoir présenter de résultats tactiques on brandit certes de prétendus résultats stratégiques mensongers et invérifiables ("ce hangar abritait un laboratoire chimique"), qui pourraient aussi bien être préparés en studio de cinéma comme les fausses provocations chimiques qui leur servent de prétexte, sans que les quelques journalistes indépendants capables de se rendre sur place soient ensuite autorisés à exposer leurs observations dans les médias contrôlés par AP, l'AFP et Reuters. On télévise facilement des départs de missiles de différents navires, avant de démentir le pourcentage qui, d'après l'ennemi, a effectivement atteint et détruit une cible. Sur le plan stratégique donc, la fermeture par la Syrie de son espace aérien occidental n'apportera pas de gros changement concret pour la coalition islamo-atlantique.
 
Pour la Russiie non plus cela n'apportera pas grand-chose sur le terrain, hormis effectivement une meilleure capacité de discrimination de la défense antiaérienne syrienne, puisque les emprises militaires russes en Syrie sont déjà protégés par des systèmes S-300 servis par l'armée russe.
 
La marionnette présidentielle étatsunienne s'est comme d'habitude oralement emportée en déclarant qu'en livrant ces systèmes (défensifs) la Russie procédait à une escalade en Syrie. C'est certainement le point de vue de son gouvernement, mais cette déclaration obligerait pratiquement les Etats-Unis à répliquer (par un renforcement des capacités offensives de leurs forces propres ou supplétives) s'ils prêtaient une importance aux vociférations de leur président. C'est ce qui reste à voir.
 
Du côté russe, le mouvement était politiquement nécessaire en interne, et peut de plus renforcer la crédibilité internationale du pays et de sa diplomatie active, mais il est peu susceptible d'avoir la moindre influence sur la rationnalité, les intentions et les actions de la première puissance déstabilisatrice mondiale, les Etats-Unis d'Amérique.

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