mercredi 24 janvier 2018

question étatsunienne au Kurdistan

En vue d'une saisine du Conseil de Sécurité de l'ONU par la France, on s'interroge subitement sur la question kurde. Cependant il n'y a rien de nouveau chez les Kurdes depuis près d'un siècle, ils restent partagés entre la Perse et les pays issus du démembrement inachevé de l'empire ottoman, à savoir Turquie, Irak et Syrie pour l'essentiel.
 
On pourrait plutôt s'interroger sur la question étatsunienne. Car là par contre il y a du nouveau, puisqu'après la défaite de leurs supplétifs de l'Etat Islamique ils entendent maintenant engager une armée kurde, toujours contre la Syrie.
 
En octobre les Etats-Unis ont assuré et protégé l'exfiltration des combattants de l'Etat Islamiques, essentiellement des mercenaires étrangers, de la ville de Raqqa qu'ils avaient rasée avec l'aide de leur "coalition" atlantico-islamiste et qui était sur le point d'être libérée par les forces syriennes. Ils ont alors acheminé ces terroristes, soit près de 4000 personnes d'après un reportage de la BBC, vers le nord. Pour mémoire, lorsque le 9 novembre la Syrie s'en est plainte à l'ONU, la France n'a rien trouvé à redire à ce sauvetage et redéploiement, par les Etats-Unis, de cette armée étrangère en Syrie. Puis en novembre lorsque les Etats-Unis ont annoncé qu'ils continueraient d'occuper l'est de la Syrie même après la défaite de l'épouvantail islamiste qu'ils y avaient créé, la France n'y a pas vu de menace à la paix et la stabilité internationale, y compris quand les Etats-Unis ont déclaré mensongèrement, le 14 novembre (par la voix de James Mattis) que l'ONU les avait autorisé à faire intrusion en Syrie. La première décade de novembre les Etats-Unis ont encore fourni leur couverture aérienne à l'Etat Islamique pour couvrir la retraite de ses gros contingents (des milliers de guérilleros) fuyant devant l'armée syrienne, par exemple quittant Abou Kamal en direction de Wadi al-Sawab. En novembre et décembre les Etats-Unis ont encore retiré et redéployé des forces islamistes, et dans la nuit du 28 au 29 décembre ils ont exfiltré de Deir ez-Zor, par hélicoptères, une cinquantaine de chefs de l'Etat Islamique.
 
Après avoir clamé pendant tout novembre et décembre qu'ils ne quitteraient pas la Syrie (ils ont aujourd'hui des forces dans 149 pays soit plus de trois-quarts des pays du monde) après la défaite de l'Etat Islamique, les Etats-Unis ont déclaré le 14 janvier qu'ils avaient commencé à fonder une nouvelle armée de 30000 hommes dans les régions syriennes qu'ils occupent. Pudiquement présentée comme "force de sécurité aux frontières", ils ont bien précisé qu'elle serait en Syrie, pas aux frontières, et aurait pour mission d'empêcher la réinstallation de la souveraineté gouvernementale et le rétablissement des services publics dans les régions dont l'Etat Islamique s'est retiré (sous leur protection donc), c'est-à-dire que cette nouvelle armée relèverait les forces terroristes. Dans un premier temps ils déploieront cette force dans la vallée de l'Euphrate, sur la limite occidentale, qu'ils appellent ouvertement frontière, de leur zone d'occupation confiée à leurs jeunes "Forces Démocratiques Syriennes". En clair, les Etats-Unis comptent créer une frontière entre la partie non occupée de la Syrie et le triangle à l'est de l'Euphrate, et évidemment soustraire définitivement cette zone occupée, soit le tiers du pays, à la souveraineté syrienne. Ils entendent donc instaurer un nouveau régime d'occupation pour prendre la relève de l'Etat Islamique en Syrie, sauf qu'ils accorderont à cette nouvelle entité politique leur reconnaissance et soutien militaire direct, alors que jusqu'à présent ils prétendaient (mensongèrement) combattre l'Etat Islamique dont ils partageaient le but, abattre le gouvernement syrien. Certes il n'y a jusque-là rien de bien surprenant.
 
On se souvient que la révolution des vendredis midis à la sortie des mosquées, en 2011, avait débuté dans les régions arabes sunnites (du centre), les plus sensible aux ferments qataris, séoudis et étatsuniens. Ce n'est qu'au bout de deux ou trois ans d'exactions, de leur généralisation et de leur extension vers le nord, que les milices kurdes, à l'origine des organisations folkloriques tribales, ont décidé de prendre les armes et de se joindre aux forces gouvernementales. Les Kurdes sont certes aujourd'hui en majorité sunnites, mais historiquement rétifs, comme tous les peuples d'origine perse, à la colonisation arabe, et particulièrement satisfaits de la cohabitation organisée par le régime laïque syrien, surtout en comparaison avec le chaos fomenté par les Etats-Unis dans tout le Proche-Orient depuis 1991, c'est-à-dire depuis le retrait des diplomaties soviétique et française et, accessoirement, la fin de la première guerre du Golfe menée par l'Irak (alors aussi sous régime laïque) contre la révolution islamique iranienne. On a d'ailleurs rapidement pu noter la mixité religieuse (et sexuelle, certes moins que dans l'armée régulière syrienne) des forces kurdes, les Unités de Protection du Peuple. Mais les Kurdes ne voulaient pas aller combattre hors de leurs régions. Ils ont bien soulagé l'armée gouvernementale en tenant leurs positions, en coordination avec elle, mais ont décliné ses invitations vers le sud. Ils ont par contre subi plusieurs grosses offensives conventionnelles turques depuis le début de la guerre contre la Syrie, pour l'essentiel calmées depuis le début de l'assistance militaire accordée par la Russie à la Syrie, et quelques hostilités désordonnées de la part des Turcomans, autre peuple non Arabe du nord de la Syrie. Pour mémoire ce sont les Loups Gris turcomans qui ont assassiné le pilote de l'avion russe abattu en Syrie par la Turquie.
 
Les forces kurdes ont cependant participé à la libération d'Alep (occupée par Al-Nosra du "bon boulot") par l'armée syrienne sous supervision russe, et ont aussi à contre-coeur participé aux derniers combats contre l'Etat Islamique autour de Raqqa, d'une part par solidarité avec leurs voisins Syriaques et Arabes et d'autre part pour éviter un repli des forces islamistes vers le nord (hélas le commandement étatsunien les a faits contourner par l'est). Elles ont aussi été témoins des énormes fournitures d'armement envoyées par les Etats-Unis à l'Etat Islamique et à Al-Qaeda (localement Al-Nosra). Enfin les Kurdes ont vu passer par la frontière turque et sur leur territoire toutes les fournitures d'armement envoyées à la centrale de réception "Armée Syrienne Libre", chérie des formateurs d'opinion européens. Fin 2015 celle-ci, croulant probablement sous les armements venus par la Turquie et que les forces islamistes en difficulté ne venaient plus chercher, a cédé aux pressions étatsuniennes pour former une véritable milice, dite "Forces Démocratiques Syriennes" bien réelle (mais déloyale à la démocratie élue qui siège à Damas). Il y a alors eu une scission de l'Armée Syrienne Libre, une faction à dominante turcomane restant une centrale d'approvisionnement virtuelle alimentée à partir de la Turquie, et une autre faction devenant une véritable milice, au début à forte dominante kurde, puis basculant progressivement à une majorité arabe au fur et à mesure de sa progression vers le sud. Les Etats-Unis revendiquent la création de ces Forces Démocratiques Syriennes, alors que leur principal dénominateur commun est la lutte contre l'islamisme. Il est donc plus vraisemblable que cette coalition hétéroclite et même multiconfessionnelle, puisqu'elle comprend des unités syriaques chrétiennes, soit née de l'opposition aux dictatures de l'Etat Islamique et d'Al-Nosra, dans les régions orientales d'où l'armée régulière syrienne avait été chassée mais avec laquelle elle s'est très bien coordonnée pour la libération d'Alep en 2016.
 
Contrairement à ce que peut clamer la Turquie, les Kurdes de Syrie n'ont aucune prétention territoriale extérieure, et surtout pas contre un Etat puissant comme la Turquie. Ils sont satisfaits de la cohabitation pacifique des peuples sous le régime démocratique laïc de Syrie, qui leur a accordé d'ailleurs une plus grande autonomie politique depuis le début de la guerre. Branche d'un peuple originellement nomade divisé depuis quelques siècles entre la Perse et l'empire arabe puis ottoman, ils sont évidemment pragmatiques et savent qu'un Etat souverain enclavé dans les terres et entouré de puissances islamistes comme l'Iran, la Turquie et les régimes arabes sunnites islamistes par lesquels les Etats-Unis remplacent peu à peu les Etats laïques de la région, serait intenable et peu indépendant. Or ils savent aussi que la Turquie ne leur permettra jamais l'accès à la mer dans le nord-ouest de la Syrie. Ce n'est donc pas en leur promettant des armes que les Etats-Unis peuvent les séduire et les retourner contre le gouvernement syrien. La seule promesse qui pourrait les faire se rebeller contre le gouvernement syrien, seul garant possible de la cohabitation des peuples entre le Tigre et la Méditerranée, c'est la promesse d'un Etat indépendant avec fort soutien militaire des Etats-Unis. En annonçant la création et la reconnaissance d'un nouvel Etat dans le triangle oriental de la Syrie, les Etats-Unis effectuent cette promesse, même si le sud de ce triangle est plus arabe que kurde, gage de prochains conflits. Il n'est pas certain que les Kurdes y adhèrent, surtout après avoir vu ce que les Etats-Unis ont fait du Kurdistan irakien en prétendant diviser l'Irak en trois, puis en armant des hordes arabes sunnites pour les lancer sur les Kurdes. Mais les Etats-Unis espèrent compromettre les forces kurdes auprès des gouvernements syrien et russe, et c'est peut-être le motif de l'attaque de drones "en essaim" (première mondiale de cette tactique jusque-là théorique) contre les bases de Hmeimim (aérienne) et Tartous (logistique) le 6 janvier, dont il a cependant vite été établi que même si elle était venue d'une zone rebelle cette attaque ne pouvait, en termes technologiques comme de compétences, qu'être l'oeuvre des Etats-Unis.
 
Quant à la Turquie, le seul reproche que lui faisait jusqu'à présent la France était une détérioration de l'état de droit depuis la tentative de coup d'Etat de juillet 2016. C'est, d'après Emmanuel Macron le 6 janvier, la raison pour laquelle les négociations d'adhésion ne progressent pas, puisque comme la Commission Européenne qui mène ces négociations, la France n'a pas l'intention de reprocher à la Turquie son occupation militaire de Chypre, ni d'exiger la fin de cette occupation d'un membre de l'Union Européenne en préalable à la poursuite de négociations entamées en toute connaissance et acceptation de cet état de fait. Or, tandis qu'une centaine de résolutions de l'ONU condamnant formellement cette occupation s'entassent sur une étagère poussiéreuse à New York, l'Union Européenne a décidé en 2015 de verser un tribut annuel de trois milliards d'euros à la Turquie en remerciement des deux millions d'intrus qu'elle a introduits illégalement dans l'espace Schengen sur les quatre derniers mois de 2015 en réponse à l'appel du 24 août lancé par Angela Merkel et François Hollande (voir la Huitième Plaie). Aussi sans changement d'attitude brutal et solide il n'y aucune chance ou raison pour que la Turquie prenne la France ou l'Union Européenne au sérieux en quoi que ce soit. Sauf erreur, quand en 2015 la Turquie a attaqué frontalement la Syrie, que son aviation a bombardé la ville kurde syrienne de Kobané (ou Aïn al-Arab) et qu'un mois et demi plus tard le petit Aylan Kurdi (kurde syrien de Kobané), fuyant les bombardements turcs, se noya au large d'une plage turque, le gouvernement français, comme ses voisins et comme le directorat uniopéen, a vertement culpabilisé les peuples européens pour leur égoisme, et demandé à la Turquie d'expulser plus de Syriens vers l'Europe...
 
Aussi la soudaine préoccupation de la France, qui annonce saisir le Conseil de Sécurité d'une menace à la paix et la sécurité internationale en raison de l'intervention turque en Syrie, est ridicule et scandaleuse. Elle est ridicule puisque ce n'est pas la première fois, depuis 2011, que la Turquie attaque la Syrie ou envahit ses régions frontalières. Elle est scandaleuse parce que la France participe aussi à l'agression et l'invasion de la Syrie, qu'elle y a des forces permanentes au sol et peut-être même des avions sur les bases aériennes d'occupation étatsuniennes, et surtout qu'elle omet de mentionner l'occupation et l'ablation d'un tiers de la Syrie par les Etats-Unis d'Amérique et leurs alliés et supplétifs. Dans le cas spécifique présent, la menace à la paix c'est quand les Etats-Unis ont annoncé leur fondation d'une nouvelle armée sur le territoire de la Syrie, et c'est en réaction à cette menace que la Turquie a décidé de l'empêcher, en violation certes du droit international et de la souveraineté de la Syrie, comme les Etats-Unis. D'ailleurs la base aérienne de Menagh (nord-ouest), bombardée par la Turquie à Afrine ce samedi 20 janvier, était utilisée par les Etats-Unis pour livrer des armes à leurs Forces Démocratiques Syriennes.
 
Thierry Meyssan exposait récemment (www.voltairenet.org/article199359.html) que la France se préparait à reconnaître prochainement la souveraineté d'un Etat kurde proclamée par les Etats-Unis sur le territoire de la Syrie, le Rojava. Or un Etat kurde dans le triangle nord-est de la Syrie n'est pas viable. Sans la bande du nord de la Syrie et sans accès à la mer un Etat kurde n'est pas viable. Mais surtout, en cohabitation forcée avec une population arabe sunnite dans le sud de cette région, un Etat mixte après guerre civile n'est pas viable. Petit détail, la force de sécurité aux "frontières" du triangle oriental fondée par les Etats-Unis comprend, selon leurs déclarations, 30000 hommes en cours de formation. On se rappelle que les Etats-Unis ont toujours évalué les forces de l'Etat Islamique entre 20000 et 40000 hommes, même lorsque le gouvernement syrien avait déjà enregistré l'intrusion de 300000 mercenaires étrangers. Sur leurs 30000 postes, les Etats-Unis annoncent que 15000 sont pourvus par les Forces Démocratiques Syriennes (donc mixtes kurdes et arabes). D'autres sources annoncent que le reste, à savoir 15000 prévus et 10000 déjà sur place, sont tout simplement des moudjahidines reconvertis de l'Etat Islamique, toutes ces troupes qui ont été sauvées et exfiltrées par les Etats-Unis lors de la libération de chaque grande ville par l'armée syrienne. Même formés par des coopérants militaires (et surtout par des militaires étatsuniens), ces gens-là, qui ont plus violé que mitraillé et qui ont plus manié le canif à égorger que la Kalachnikov (pardon, le M16 et autres Humvees états-uniens), ne feront jamais de vrais soldats. Ils ne pourront jamais être mélangés dans des unités mixtes avec les volontaires kurdes ou syriaques qui ont pris les armes pour défendre leur famille contre les égorgeurs-violeurs. Ils pourraient être confinés dans des unités homogènes déployées, justement, aux limites extérieures d'un territoire, mais ne résisteront pas à la tentation de s'en prendre aux populations. Tôt ou tard cette armée supplétive étatsunienne volera en éclats, ou du moins en deux factions, et tôt ou tard l'Etat en question se divisera entre nord kurde et sud arabe, au minimum.
 
Comme d'habitude les décideurs étatsuniens démontrent leur méconnaissance et leur mépris des sciences sociales comme l'histoire, la sociologie et la polémologie, et des sciences humaines comme la psychologie et la religion. Comme d'habitude aussi, peu importe puisque leur but principal est de créer du chaos. L'ironie est que seule leur sorcellerie d'apprenti pourrait rapprocher (temporairement) les intérêts perses et ottomans, ce qui n'est évidemment pas dans leur intérêt.
 
Les peuples d'Europe et d'Asie mineure (Perse incluse) devraient se réjouir d'une dispute entre les deux premières puissances militaires de l'OTAN. Et elle est sérieuse, la Turquie ne sachant accepter la création d'un Etat kurde. Mais la France devrait se tenir à l'écart de cette affaire. Les pays européens ont suffisamment de griefs sérieux envers la Turquie, qu'ils ne traitent pas, pour ne pas avoir besoin de se fâcher en plus pour un motif illicite et insoutenable.
 
Au Kurdistan il n'y a rien de nouveau, aux Etats-Unis une faute stratégique de plus.

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