lundi 20 février 2017

crimes contre l'humanité et cri d'inanité

Les définitions qui suivent s'adressent aux simples curieux de récents abus de langage susceptibles de déboucher sur de futurs abus d'autorité. Elles ne s'adressent pas aux journalistes auxquels on peut pardonner les effets de manchette et le choc des mots inappropriés, et elles s'adressent encore moins aux politiciens professionnels auxquels on ne peut pardonner d'associer l'incompétence juridique volontaire à l'agression grave contre leur propre pays, de l'étranger.
 
Certains pays se sont dotés de régimes où un pouvoir arbitraire (au sens propre) est confié pour appliquer des principes moraux très généraux à un chef d'état qui n'a pas nécessairement choisi voire prévu de l'être mais s'y résigne par devoir. La France s'est dotée d'un état de droit où le pouvoir est confié pour appliquer la loi écrite à un chef d'état choisi parmi des candidats volontaires (mais professionnels de la politique) ayant eu tout loisir de mettre leurs compétences en adéquation avec leur ambition.
 
Il est donc crucial, en France, de réserver les opinions morales aux débats philosophiques, et d'obliger le personnel politique à la compétence juridique et à la précision de langage.
 
Car la conscience, dans les civilisations moralement évoluées et philosophiquement avancées, ne date pas d'hier et l'éthique n'a pas attendu les codes écrits pour entrer dans le droit coutumier. Néanmoins, en août 1945 les accords de Londres ont défini dans la charte du Tribunal Militaire International (de Nuremberg) le crime contre l'humanité, distinct du crime de guerre connu depuis au moins Saint Thomas d'Aquin, comme étant "l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux". Le code pénal français a reconnu ce type de crime en 1964, puis l'a défini en 1994. Le texte actuel, modifié en 2004, énumère précisément "la déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et systématique d'exécutions sommaires, d'enlèvements de personnes suivis de leur disparition, de la torture ou d'actes inhumains, inspirées par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisées en exécution d'un plan concerté à l'encontre d'un groupe de population civile" (article 212-1 du code pénal).
 
Au niveau du droit international, la définition la plus récente du crime contre l'humanité, et l'une des plus consensuelles, est celle du Statut de Rome de 1998 fondant la Cour Pénale Internationale, qui vise lui aussi des actes commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, en l'occurrence le meurtre, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation ou le transfert forcé, l'emprisonnement en violation du droit international, la torture, le viol, l'esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou autre forme de grave violence sexuelle, la persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d'ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste, l'apartheid, et les autres actes inhumains.
 
Il faut rappeler que les opinions morales sont légitimement discutées, mais que ce qu'on appelle le droit est l'ensemble des règles qui ont été définies, généralement par un relatif consensus entre les législateurs, et écrites pour clore la discussion, arrêter l'interprétation qui fait foi et fait loi, et servir de référence commune indiscutable.
 
Le crime contre la paix, terme de droit international désignant l'agression, n'est pas un crime contre l'humanité. La conduite de la guerre, la victoire, l'occupation, l'annexion, tous actes admis et codifiés par le droit international pour y éviter la commission de crimes de guerre, ne sont pas des crimes contre l'humanité. La déportation et l'extermination sont des crimes contre l'humanité, mais la colonisation n'est pas un crime contre l'humanité. Encore une fois, on peut émettre l'opinion que c'est moralement inhumain (ou l'opinion contraire), mais les sujets de droit international, à savoir les états souverains plus quelques organisations, qui définissent encore aujourd'hui ce droit international et le codifient par écrit, n'ont jusqu'à présent pas qualifié la colonisation de crime contre l'humanité, ce crime le plus grave qui soit, et d'ailleurs le seul qui, en France, soit imprescriptible compte tenu justement de sa gravité.
 
L'esclavage, la déportation, la torture, le viol, l'esclavage sexuel ont par contre été expressément définis comme crimes contre l'humanité. Toute intervention militaire mandatée par la communauté internationale pour mettre fin à ces crimes est donc légitime par ses fins en regard du droit international, et en particulier en matière de droit à la guerre ou jus ad bellum tel qu'il a été défini par les premiers docteurs. Si les moyens employés sont aussi légitimes que les fins, c'est-à-dire s'ils sont mesurés et aussi propres que possible, l'entrée en guerre pour la réparation d'une injustice ou l'interruption d'un crime, a fortiori de multiples crimes contre l'humanité, entre dans la catégorie de la guerre juste, même dans le cas où elle commence par une agression. On se place là dans le cas où l'intervenant serait un pays tiers, puisque s'il est lui-même le pays agressé, c'est-à-dire si c'est sa propre population qui fait l'objet de mise en esclavage, déportation, viol ou esclavage sexuel, il n'a même pas besoin de mandat international et se trouve en cas de légitime défense, l'une des plus anciennes notions du droit international.
 
On a cité là quelques notions sans alourdir ce petit texte par de redondantes références d'articles, que le lecteur retrouvera facilement en lançant une recherche sur les expressions mentionnées. L'ENA, elle, fournit aux politiciens briguant les plus hautes responsabilités des milliers de pages de cours précis, référencés et commentés, car l'approximation de langage n'a pas sa place dans un état de droit, et de droit écrit.

mercredi 15 février 2017

la disparition médiatique des "officiers français" capturés en Syrie confirme leur inexistence

[Aucun échange n'ayant été proposé et l'affaire étant oubliée, Riposte Laïque publie aujourd'hui, à la suite (en bas) de l'article très remarqué sur les dix-sept "officiers français" capturés à Alep (http://ripostelaique.com/17-officiers-francais-arretes-en-syrie-ils-formaient-les-tueurs-de-lei.html), les commentaires qu'elle avait demandés à Stratediplo fin décembre.]
 
L'affaire des dix-sept officiers français capturés à Alep paraissait suffisamment grave au premier abord pour qu'on retransmette immédiatement l'information, sans la commenter. Dans un deuxième temps cependant, Riposte Laïque a demandé l'opinion de l'expert militaire Stratediplo, révélé en 2015 par son Septième Scénario.
 
Riposte Laïque : La grave information faisant état de la capture à Alep-Est de dix-sept officiers français dans les rangs des terroristes islamistes a crevé les écrans et causé un émoi certain parmi nos lecteurs. Nous n'avons cependant pas souhaité nous étendre immédiatement en commentaires, en raison de quelques doutes.
 
Stratediplo : Vous avez certainement bien fait et raison de douter.
 
RL : A-t-on réellement pu capturer dix-sept officiers français à Alep-Est ?
 
S : J'ai déjà exposé mon opinion sur la raison pour laquelle le dernier carré islamiste à Alep-Est n'a pas voulu se rendre, ou n'a pas été autorisé à le faire. Pourtant l'armée syrienne, supervisée par des conseillers russes pour l'application du plan de l'ONU préparé par l'envoyé spécial Stefan de Mistura, récupérait les armes déposées par les vaincus sans arrêter ceux-ci ni les maltraiter. Et même, l'armée syrienne les acheminait par autobus, en toute sécurité, vers une zone encore tenue par l'islam, en l'occurrence la région d'Idlib (les armées "occidentales" n'ont pas toujours cet égard envers leurs ennemis). Si la coalition islamo-atlantique préférait que quelques centaines d'irréductibles soient tués en refusant de se rendre, plutôt qu'amnistiés et transférés ailleurs, c'est vraisemblablement que ces gens-là ne parlaient pas arabe. Le recrutement via la Turquie sur fonds qataris s'adressait au monde entier, et les trois cent mille moudjahidines venus, en l'espace de cinq ans, de tous les coins du monde, n'avaient pas de langue commune. Certes, un locuteur d'arabe dialectal mauritanien ou éthiopien peut se débrouiller en arabe syro-libanais aussi rapidement qu'un francophone peut comprendre l'italien, mais on se rappelle que les premiers otages occidentaux ont témoigné que les moudjahidines de la prétendue Armée Syrienne Libre, si chérie des journalistes et vendeurs d'armes européens, communiquaient entre eux en anglais. Et la coalition islamo-atlantique n'aurait certainement pas eu beaucoup d'états d'âme pour quelques locuteurs d'ourdou, de turcmène ou de tagalog. Il me paraît donc évident qu'il restait quelques acteurs dont le moindre soldat syrien pouvait deviner l'origine exotique, et dont la remise médiatisée à leurs pays d'origine aurait gêné ces derniers. Donc oui, il restait manifestement des Européens dans le dernier réduit, et on a très bien pu capturer dix-sept Français.
 
RL : Vous confirmez donc que l'armée syrienne a pu capturer dix-sept officiers français ?
 
S : Je confirme qu'on a pu capturer dix-sept français, mais je nie catégoriquement que ça ait pu être des officiers. En français un officier est un cadre militaire, et même cadre supérieur au sens de l'APEC (Association Pour l'Emploi des Cadres). En France un officier est un cadre A de la fonction publique, un diplômé de l'enseignement supérieur ayant des responsabilités de cadre supérieur. Il faut aligner un bataillon pour trouver dix-sept officiers subalternes, et l'état-major d'une brigade pour trouver dix-sept officiers supérieurs. Un seul officier, en première partie de carrière, suffit pour être officier de liaison auprès d'un état-major (ou du commandement d'une milice) ou responsable de programme dans une école ou un camp d'entraînement. Il ne serait pas totalement impossible que la France ait affecté jusqu'à dix-sept officiers, sur le terrain, à la guerre contre la Syrie, mais il est inconcevable qu'ils aient tous été détachés auprès d'une seule structure et aient eu des missions similaires, directement au contact qui plus est.
 
RL : L'armée syrienne aurait-elle menti pour embarrasser la France, ou pour démontrer son implication ?
 
S : Si les Syriens étaient encore, jusqu'en 2011, généralement francophiles (y compris leur président diplômé en Angleterre et sa femme anglaise), ils ne sont plus francophones comme les Libanais. Ils parlent maintenant plus souvent anglais que français. Or en anglais tout fonctionnaire ou agent gouvernemental est dit "officer" (employé d'un office public). D'ailleurs dans les films étatsuniens mal traduits le moindre agent de police est un "police officer", et même dans l'armée on appelle "non-commissioned officers" ou encore "warrant officers" les sous-officiers. L'armée syrienne assure donc avoir capturé dix-sept fonctionnaires ou agents du gouvernement français.
 
RL : Et l'information aurait été donnée en anglais.
 
S : Donc à un anglophone. Par exemple, je suis certain qu'aucun Syrien ne s'adresse en anglais à Thierry Meyssan, qui d'ailleurs et soit dit en passant n'a pas creusé cette affaire, pourtant potentiellement très grave comme vous le mentionniez. Pour revenir au texte que nous commentons aujourd'hui, il fait aussi état de cent-dix "officiers de l'OTAN" au total. Si c'était vrai, combien en resterait-il à Bruxelles et Florence, et quelle intense travail de conception stratégique ou de conduite opérative nécessiterait la présence d'une telle concentration de matière grise kaki ? Sans oublier qu'un organigramme comprenant cent-dix officiers incluerait nécessairement de dix à vingt officiers généraux. Or,si la Syrie avait capturé quelques généraux de l'OTAN, même la Russie aurait eu des difficultés à étouffer l'affaire pour un discret marchandage stratégique. Pour revenir à nos Français, même s'il y avait dix-sept sous-officiers (ou seize sous-officiers et un officier), un tel détachement d'assistance technique représenterait un effort important, comme la mise en place d'une école ou d'un camp de bonne technicité.
 
RL : Ou un détachement d'opérations spéciales (un commando) ?
 
S : Il reste effectivement la possibilité qu'une petite unité de dix-sept personnes (soldats et encadrement de contact) ait été capturée, ce qui pourrait représenter soit plusieurs cellules de renseignement pourtant rarement concentrées en un seul endroit, soit plusieurs équipes de formation mais pour justifier cela il faudrait la livraison, en quantité, d'un matériel français peu connu. Or d'après le discours officiel, la France ne soutient de la sorte que la "modérée" nébuleuse Al Qaeda, en l'occurrence le front al Nosra renommé Fatah al Cham, pas le méchant Etat Islamique, contrairement aux Etats-Unis qui ont reconnu ne pas pouvoir les différencier. C'est à ces braves gens qu'on a commencé par livrer d'abord des armes non-létales, comme par exemple des dispositifs de visée nocturne totalement inoffensifs tant qu'ils ne sont pas montés sur les armes auxquelles ils sont destinés (impossibles à monter sur une matraque), et autre quincaillerie que l'opposition modérée française, si un "ami de la France" lui en livrait, ne saurait manipuler qu'après une sérieuse formation ; ensuite on a livré des articles nettement moins non-létaux, auxquels il a aussi certainement fallu former et entraîner les recrues peu accoutumées de Molembeek et Saint-Denis.
 
RL : Il pourrait donc s'agir de simples instructeurs militaires français ?
 
S : Voire de simples combattants français, et en termes statutaires, plutôt mercenaires que militaires. Car ce que je tiens pour bien plus vraisemblable, c'est qu'on ait capturé à Alep-Est dix-sept combattants français, plus vraisemblablement prénommés Ahmed et Rachid que Christian et Pascal... On sait que la France laisse partir les volontaires (en 1998 la télévision nationale raccolait en montrant les autobus partant par la Suisse pour le Kossovo et la Métochie), qu'arrivés en Turquie ce pays de l'OTAN les prend en charge, qu'avant d'être introduits en Syrie ils perçoivent leur premier salaire mensuel versé par le Qatar au titre de cette légion étrangère islamique, qu'éventuellement ils peuvent même recevoir de l'équipement français ("non-létal" ou pas), et qu'en revenant de quelques mois de combat contre l'armée régulière ou d'exactions sur la population ils ne sont ni jugés pour trahison ou pour mercenariat, ni même pour les crimes qu'ils ont commis (fût-ce à l'étranger) et vantés sur les réseaux sociaux. On sait aussi que la France a refusé la liste de ressortissants (mercenaires) français proposée par le gouvernement syrien.
 
RL : La source savait-elle qu'il ne s'agissait pas de militaires français ?
 
S : Tout officier bien formé doit pouvoir reconnaître un officier français, qu'il ait été capturé en uniforme dans une unité ou en civil lors d'une mission civilo-militaire. C'est peut-être moins vrai pour un soldat, mais un moudjahidine pris dans une ville dévastée, la kalachnikov ou le canif à égorger à la main, a de fortes chances de ne pas être un militaire français (même si, statistiquement, il a maintenant des chances d'en être un ancien). Cependant, si l'engagement de ressortissants français dans les rangs des moudjahidines en Syrie est ainsi toléré par le gouvernement français, il n'en faut pas plus pour qu'un journaliste syrien en tire la conclusion logique selon laquelle ils sont en fait envoyés en mission : ils sont donc des agents français en opération. C'est évidemment une extrapolation caricaturale, mais on comprend que le Syrien qui a vu sa famille violée, émasculée et massacrée par ces Français de la Seine Saint-Denis ait perdu le sens des nuances statutaires.
 
RL : Et le relai de l'information pouvait-il connaître ces nuances ?
 
S : Cette information, qui a dûment fait grand bruit, est arrivée initialement par le biais d'un canal connu pour ses penchants sensationnalistes, qui a lancé le gros pavé dans la mare sans authentifier les sources ("des sites syriens") ou recouper l'information. Or la prise en compte du renseignement impose de le "coter", c'est-à-dire de l'évaluer, avant de le traiter. On attribue pour cela une lettre pour la fiabilité de la source et un chiffre pour la plausibilité de l'information, ce qui interdit de faire la moyenne des deux. En l'occurrence, on l'a vu, l'information en elle-même est hautement improbable. Le canal qui l'a divulguée est généralement assez fiable, mais à défaut de traçabilité puisque ce canal n'a pas indiqué sa source, on dira au mieux que la crédibilité de cette source ne peut pas être appréciée.
 
RL : Quelle est donc votre conclusion ?
 
S : Quant à cette affaire des dix-sept officiers français capturés à Alep, un professionnel du renseignement écartera une donnée ainsi notée F5. Quant à la possibilité que, demain, un consul de France à l'étranger se voie remettre des ressortissants français attrapés en flagrant délit de mercenariat et terrorisme, c'est certainement à prendre en considération avant de postuler comme consul honoraire.

dimanche 12 février 2017

sécurisation télématique - premier stade

Sécuriser sa correspondance télématique, pour et par le profane, est aussi important que cacheter ses enveloppes et fermer ses portes, la porte d'entrée comme la porte des toilettes. Même celui qui n'a aucun secret à cacher n'a aucun intérêt à étaler son intimité.
 
Cette première note s'adresse à ceux qui n'ont pas installé leur messagerie sur leur ordinateur. Une deuxième note s'adressera à ceux qui ont bien leur messagerie sur leur ordinateur mais ne la chiffrent pas, et une troisième note s'adressera à ceux qui chiffrent bien leur messagerie résidente mais craignent le vol de leur ordinateur. Dans tous les cas on s'adresse bien à des profanes comme l'auteur de ces notes, pas à des informaticiens qui disposent d'outils (et de compétences) plus élaborés.
 
Mais tout d'abord voici une petite parabole. Le royaume des signes est comparable à un père qui avait trois fils, entre lesquels il voulut partager sa fortune de son vivant en communiquant à chacun le code d'un coffre contenant un tiers de ses lingots d'or. Le premier fils écrivit à son père de lui envoyer le code sous enveloppe. Une semaine plus tard, quand il passa au bureau de poste le préposé lui dit qu'il venait de déposer, par l'arrière ouvert de son casier de poste restante, une enveloppe bleue envoyée par son père. Le premier fils ouvrit sa boîte postale avec la clef que lui avait fournie l'employé lorsqu'il l'avait louée, il décacheta l'enveloppe, lut le code, remit l'enveloppe dans son casier, se ravisa et la déchira en petits morceaux dans la corbeille devant le distributeur de timbres. Le surlendemain, quand il ouvrit le coffre que lui avait indiqué son père à la banque, celui-ci était vide. Le deuxième fils dit oralement à son père de lui envoyer son code sous enveloppe. Il surveillait sa boîte aux lettres au bas de l'immeuble tous les jours et descendait dès qu'il entendait le facteur redémarrer son vélomoteur. Lorsqu'il trouva une enveloppe bleue, il remonta à son appartement, ferma la porte, ouvrit l'enveloppe, lut le code puis brûla le message et l'enveloppe. Le surlendemain, quand le deuxième fils ouvrit le coffre que lui avait indiqué son père à la banque, celui-ci était vide. Le troisième fils envoya à son père une petite calculatrice de chiffrement, en lui disant que même si elle était interceptée, copiée, volée ou renvoyée par erreur avec le code résultant, ce ne serait pas grave car une fois chiffré le message ne pourrait être déchiffré que par un code de déchiffrement distinct, que le fils avait chez lui mais que le père ne verrait pas ; en effet le père entra ses six chiffres dans la calculatrice qui lui imprima instantanément un ticket de mille lettres, et il se rendit compte que l'opération inverse n'était pas possible. Quand le troisième fils signa l'accusé de réception de l'enveloppe indéchirable, il eut l'impression que celle-ci était chaude comme si on l'avait passée devant une lampe pour lire son contenu par transparence ; une fois dans sa chambre, il mit le ticket de mille lettres sur son scanner, appuya sur un bouton, lut et apprit les six chiffres résultant puis brûla le ticket. Le surlendemain, quand il ouvrit le coffre que lui avait indiqué son père à la banque, il y trouva sa part de lingots d'or.
 
Concrètement, on s'étonnerait facilement du nombre de personnes, dont les premiers pas sur internet furent sur des ordinateurs toujours différents loués à l'heure dans les cybercafés, qui ont laissé leur messagerie à ce stade comme s'ils allaient au bureau de poste lire leur courrier debout puis le remettre dans un casier de poste restante jusqu'à leur prochaine visite, ou comme s'ils allaient dans une cabine publique faute de téléphone personnel à domicile. La vérité est que les fournisseurs de services internet poussent à la délocalisation pour forcer la connexion. On propose de mettre ses photographies dans un album en ligne visible par tous au contraire d'un classeur sur l'ordinateur personnel, on encourage à sauvegarder ses documents importants ou leur copie sur un nébuleux "cloud" lointain, on pousse à constituer son carnet d'adresses (et son agenda) sur un serveur disponible de partout, de la même manière qu'on a supprimé les fonctions de répondeur-enregistreur pour obliger les clients à dépenser des unités en appelant leur enregistreur distant, alors que les téléphones de poche sont pourtant dotés de capacités de mémoire des milliers de fois supérieures à celles des anciennes cassettes de téléphones fixes. Le but évident est d'obliger les clients à être connectés en permanence, afin d'accroître la demande en débit, en bande passante, en capacité de traitement, en puissance et en vitesse... un but plus occulte est peut-être de centraliser pour mieux contrôler, de la même manière qu'on oblige les citoyens à déposer tous leurs fonds en banque et à n'échanger que des instructions électroniques de compensation de compte bancaire à compte bancaire pour marginaliser l'échange réel d'espèces et donc sa détention. A terme, les fabricants d'ordinateurs ne s'en cachent pas, on proposera aux citoyens des terminaux dotés essentiellement d'outils de communication, toutes les données (dont on a fait croître le volume pour justifier leur délocalisation) étant entreposées dans de grosses bases de données distantes avec certes des compartiments privés, et les logiciels de traitement eux-mêmes étant, sous le prétexte de la facilité de mise à jour mais aussi de l'économie par la mutualisation, hébergés sur des serveurs auxquels l'on devra se connecter pour les utiliser, toujours en ligne évidemment.
 
La messagerie en ligne relève de ce principe, et proposera toujours plus de services pour séduire.
 
Il existe cependant de bonnes raisons d'utiliser un logiciel de messagerie installé sur l'ordinateur plutôt qu'un serveur de messagerie sur internet type Gmail, Yahoo... ou maintenant Protonmail. Les messages étant sauvegardés sur l'ordinateur, on n'a pas besoin de se connecter dès qu'on veut relire un message posté ou reçu ce matin ou l'année dernière : on ouvre le logiciel de messagerie, hors ligne, et ils sont là. On peut aussi sauvegarder les plus anciens, pour alléger la mémoire affectée au logiciel, et les archiver à part sur le disque dur, ce qui n'interdit pas de les rouvrir d'un simple clic. On peut, toujours hors connexion, les triturer, imprimer, copier des extraits etc. On prépare ses envois et ses réponses hors ligne, puis on se connecte une minute pour tout envoyer et tout recevoir et on se déconnecte dès que c'est terminé, quitte à se reconnecter vingt minutes plus tard pour envoyer les réponses. Lorsqu'on a plusieurs adresses, personnelle, professionnelle, officielle, sous pseudonyme etc., au lieu de devoir manuellement visiter plusieurs sites comme Gmail, Yahoo, Hotmail et celui de l'entreprise, on clique sur "tout recevoir" et le logiciel se connecte successivement en quelques secondes à chaque compte configuré. On n'a pas besoin de changer d'adresse puisque maintenant même Yahoo, Gmail et autres diffusent leurs coordonnées pour qu'on puisse utiliser leurs adresses dans les logiciels de messagerie. On peut configurer des adresses sous son propre nom de domaine sans en transférer la gestion à un serveur tiers. Au total on passe beaucoup moins de temps en ligne, ce qui est évidemment une sécurité puisque les robots d'asservissement cherchent des ordinateurs connectés plusieurs heures par jour, et ce qui permet aussi avec un portable de recevoir ses messages dès qu'on dispose de deux minutes et d'une connection (quitte à les lire plus tard), que ce soit dans un lieu public ou chez des amis. On devient moins dépendant puisqu'en cas de coupure d'internet pendant plusieurs jours, que ce soit chez soi ou dans le pays d'hébergement physique du serveur (Asie méridionale...), on a toujours ses messages envoyés et reçus antérieurs sur l'ordinateur. La mise en forme des messages est très simple en comparaison avec les messageries en ligne, on reconnaît d'ailleurs tout de suite ceux renvoyés sans modification par des utilisateurs de serveurs en ligne qui ne savent pas mettre en forme, voire parfois joindre ou sauvegarder une annexe. Le carnet d'adresses est sur l'ordinateur, donc plus facile à gérer et disponible pour d'autres applications. Si on ouvre sa messagerie sur plusieurs appareils au cours de la journée (ordinateur de bureau, smartphone, ordinateur à la maison) une "synchronisation" IMAP permet que tous les messages, y compris ceux envoyés d'un appareil, apparaissent sur tous. Enfin les questions de sécurité, à savoir authentification et chiffrement, sont grandement facilitées, avec des fonctions incorporées.
 
Il existe de nombreux logiciels gratuits, dont Thunderbird, Windows Mail, Outlook... Certains permettent même de télécharger progressivement les messages anciens restés sur le serveur. Une personne qui ne veut pas "sauter le pas" pour ne pas perdre ses 20000 messages accumulés chez Hotmail tout en se promettant de les trier un jour pourra, par exemple, ne faire venir sur son ordinateur que les 1000 messages les plus anciens, et prendre une semaine pour effacer tout ce qui est inutile (et enregistrer ce qui est à garder) avant de décharger le paquet suivant. Certains logiciels sont même capables de trouver eux-mêmes les coordonnées SMTP et POP (ou IMAP) des serveurs correspondant aux adresses qu'on leur communique.
 
Passer à la messagerie résidente sur son propre ordinateur n'est pas difficile, et par rapport à la messagerie sur serveur distant c'est un immense progrès en matière d'indépendance comme de sécurité.