mercredi 15 février 2017

la disparition médiatique des "officiers français" capturés en Syrie confirme leur inexistence

[Aucun échange n'ayant été proposé et l'affaire étant oubliée, Riposte Laïque publie aujourd'hui, à la suite (en bas) de l'article très remarqué sur les dix-sept "officiers français" capturés à Alep (http://ripostelaique.com/17-officiers-francais-arretes-en-syrie-ils-formaient-les-tueurs-de-lei.html), les commentaires qu'elle avait demandés à Stratediplo fin décembre.]
 
L'affaire des dix-sept officiers français capturés à Alep paraissait suffisamment grave au premier abord pour qu'on retransmette immédiatement l'information, sans la commenter. Dans un deuxième temps cependant, Riposte Laïque a demandé l'opinion de l'expert militaire Stratediplo, révélé en 2015 par son Septième Scénario.
 
Riposte Laïque : La grave information faisant état de la capture à Alep-Est de dix-sept officiers français dans les rangs des terroristes islamistes a crevé les écrans et causé un émoi certain parmi nos lecteurs. Nous n'avons cependant pas souhaité nous étendre immédiatement en commentaires, en raison de quelques doutes.
 
Stratediplo : Vous avez certainement bien fait et raison de douter.
 
RL : A-t-on réellement pu capturer dix-sept officiers français à Alep-Est ?
 
S : J'ai déjà exposé mon opinion sur la raison pour laquelle le dernier carré islamiste à Alep-Est n'a pas voulu se rendre, ou n'a pas été autorisé à le faire. Pourtant l'armée syrienne, supervisée par des conseillers russes pour l'application du plan de l'ONU préparé par l'envoyé spécial Stefan de Mistura, récupérait les armes déposées par les vaincus sans arrêter ceux-ci ni les maltraiter. Et même, l'armée syrienne les acheminait par autobus, en toute sécurité, vers une zone encore tenue par l'islam, en l'occurrence la région d'Idlib (les armées "occidentales" n'ont pas toujours cet égard envers leurs ennemis). Si la coalition islamo-atlantique préférait que quelques centaines d'irréductibles soient tués en refusant de se rendre, plutôt qu'amnistiés et transférés ailleurs, c'est vraisemblablement que ces gens-là ne parlaient pas arabe. Le recrutement via la Turquie sur fonds qataris s'adressait au monde entier, et les trois cent mille moudjahidines venus, en l'espace de cinq ans, de tous les coins du monde, n'avaient pas de langue commune. Certes, un locuteur d'arabe dialectal mauritanien ou éthiopien peut se débrouiller en arabe syro-libanais aussi rapidement qu'un francophone peut comprendre l'italien, mais on se rappelle que les premiers otages occidentaux ont témoigné que les moudjahidines de la prétendue Armée Syrienne Libre, si chérie des journalistes et vendeurs d'armes européens, communiquaient entre eux en anglais. Et la coalition islamo-atlantique n'aurait certainement pas eu beaucoup d'états d'âme pour quelques locuteurs d'ourdou, de turcmène ou de tagalog. Il me paraît donc évident qu'il restait quelques acteurs dont le moindre soldat syrien pouvait deviner l'origine exotique, et dont la remise médiatisée à leurs pays d'origine aurait gêné ces derniers. Donc oui, il restait manifestement des Européens dans le dernier réduit, et on a très bien pu capturer dix-sept Français.
 
RL : Vous confirmez donc que l'armée syrienne a pu capturer dix-sept officiers français ?
 
S : Je confirme qu'on a pu capturer dix-sept français, mais je nie catégoriquement que ça ait pu être des officiers. En français un officier est un cadre militaire, et même cadre supérieur au sens de l'APEC (Association Pour l'Emploi des Cadres). En France un officier est un cadre A de la fonction publique, un diplômé de l'enseignement supérieur ayant des responsabilités de cadre supérieur. Il faut aligner un bataillon pour trouver dix-sept officiers subalternes, et l'état-major d'une brigade pour trouver dix-sept officiers supérieurs. Un seul officier, en première partie de carrière, suffit pour être officier de liaison auprès d'un état-major (ou du commandement d'une milice) ou responsable de programme dans une école ou un camp d'entraînement. Il ne serait pas totalement impossible que la France ait affecté jusqu'à dix-sept officiers, sur le terrain, à la guerre contre la Syrie, mais il est inconcevable qu'ils aient tous été détachés auprès d'une seule structure et aient eu des missions similaires, directement au contact qui plus est.
 
RL : L'armée syrienne aurait-elle menti pour embarrasser la France, ou pour démontrer son implication ?
 
S : Si les Syriens étaient encore, jusqu'en 2011, généralement francophiles (y compris leur président diplômé en Angleterre et sa femme anglaise), ils ne sont plus francophones comme les Libanais. Ils parlent maintenant plus souvent anglais que français. Or en anglais tout fonctionnaire ou agent gouvernemental est dit "officer" (employé d'un office public). D'ailleurs dans les films étatsuniens mal traduits le moindre agent de police est un "police officer", et même dans l'armée on appelle "non-commissioned officers" ou encore "warrant officers" les sous-officiers. L'armée syrienne assure donc avoir capturé dix-sept fonctionnaires ou agents du gouvernement français.
 
RL : Et l'information aurait été donnée en anglais.
 
S : Donc à un anglophone. Par exemple, je suis certain qu'aucun Syrien ne s'adresse en anglais à Thierry Meyssan, qui d'ailleurs et soit dit en passant n'a pas creusé cette affaire, pourtant potentiellement très grave comme vous le mentionniez. Pour revenir au texte que nous commentons aujourd'hui, il fait aussi état de cent-dix "officiers de l'OTAN" au total. Si c'était vrai, combien en resterait-il à Bruxelles et Florence, et quelle intense travail de conception stratégique ou de conduite opérative nécessiterait la présence d'une telle concentration de matière grise kaki ? Sans oublier qu'un organigramme comprenant cent-dix officiers incluerait nécessairement de dix à vingt officiers généraux. Or,si la Syrie avait capturé quelques généraux de l'OTAN, même la Russie aurait eu des difficultés à étouffer l'affaire pour un discret marchandage stratégique. Pour revenir à nos Français, même s'il y avait dix-sept sous-officiers (ou seize sous-officiers et un officier), un tel détachement d'assistance technique représenterait un effort important, comme la mise en place d'une école ou d'un camp de bonne technicité.
 
RL : Ou un détachement d'opérations spéciales (un commando) ?
 
S : Il reste effectivement la possibilité qu'une petite unité de dix-sept personnes (soldats et encadrement de contact) ait été capturée, ce qui pourrait représenter soit plusieurs cellules de renseignement pourtant rarement concentrées en un seul endroit, soit plusieurs équipes de formation mais pour justifier cela il faudrait la livraison, en quantité, d'un matériel français peu connu. Or d'après le discours officiel, la France ne soutient de la sorte que la "modérée" nébuleuse Al Qaeda, en l'occurrence le front al Nosra renommé Fatah al Cham, pas le méchant Etat Islamique, contrairement aux Etats-Unis qui ont reconnu ne pas pouvoir les différencier. C'est à ces braves gens qu'on a commencé par livrer d'abord des armes non-létales, comme par exemple des dispositifs de visée nocturne totalement inoffensifs tant qu'ils ne sont pas montés sur les armes auxquelles ils sont destinés (impossibles à monter sur une matraque), et autre quincaillerie que l'opposition modérée française, si un "ami de la France" lui en livrait, ne saurait manipuler qu'après une sérieuse formation ; ensuite on a livré des articles nettement moins non-létaux, auxquels il a aussi certainement fallu former et entraîner les recrues peu accoutumées de Molembeek et Saint-Denis.
 
RL : Il pourrait donc s'agir de simples instructeurs militaires français ?
 
S : Voire de simples combattants français, et en termes statutaires, plutôt mercenaires que militaires. Car ce que je tiens pour bien plus vraisemblable, c'est qu'on ait capturé à Alep-Est dix-sept combattants français, plus vraisemblablement prénommés Ahmed et Rachid que Christian et Pascal... On sait que la France laisse partir les volontaires (en 1998 la télévision nationale raccolait en montrant les autobus partant par la Suisse pour le Kossovo et la Métochie), qu'arrivés en Turquie ce pays de l'OTAN les prend en charge, qu'avant d'être introduits en Syrie ils perçoivent leur premier salaire mensuel versé par le Qatar au titre de cette légion étrangère islamique, qu'éventuellement ils peuvent même recevoir de l'équipement français ("non-létal" ou pas), et qu'en revenant de quelques mois de combat contre l'armée régulière ou d'exactions sur la population ils ne sont ni jugés pour trahison ou pour mercenariat, ni même pour les crimes qu'ils ont commis (fût-ce à l'étranger) et vantés sur les réseaux sociaux. On sait aussi que la France a refusé la liste de ressortissants (mercenaires) français proposée par le gouvernement syrien.
 
RL : La source savait-elle qu'il ne s'agissait pas de militaires français ?
 
S : Tout officier bien formé doit pouvoir reconnaître un officier français, qu'il ait été capturé en uniforme dans une unité ou en civil lors d'une mission civilo-militaire. C'est peut-être moins vrai pour un soldat, mais un moudjahidine pris dans une ville dévastée, la kalachnikov ou le canif à égorger à la main, a de fortes chances de ne pas être un militaire français (même si, statistiquement, il a maintenant des chances d'en être un ancien). Cependant, si l'engagement de ressortissants français dans les rangs des moudjahidines en Syrie est ainsi toléré par le gouvernement français, il n'en faut pas plus pour qu'un journaliste syrien en tire la conclusion logique selon laquelle ils sont en fait envoyés en mission : ils sont donc des agents français en opération. C'est évidemment une extrapolation caricaturale, mais on comprend que le Syrien qui a vu sa famille violée, émasculée et massacrée par ces Français de la Seine Saint-Denis ait perdu le sens des nuances statutaires.
 
RL : Et le relai de l'information pouvait-il connaître ces nuances ?
 
S : Cette information, qui a dûment fait grand bruit, est arrivée initialement par le biais d'un canal connu pour ses penchants sensationnalistes, qui a lancé le gros pavé dans la mare sans authentifier les sources ("des sites syriens") ou recouper l'information. Or la prise en compte du renseignement impose de le "coter", c'est-à-dire de l'évaluer, avant de le traiter. On attribue pour cela une lettre pour la fiabilité de la source et un chiffre pour la plausibilité de l'information, ce qui interdit de faire la moyenne des deux. En l'occurrence, on l'a vu, l'information en elle-même est hautement improbable. Le canal qui l'a divulguée est généralement assez fiable, mais à défaut de traçabilité puisque ce canal n'a pas indiqué sa source, on dira au mieux que la crédibilité de cette source ne peut pas être appréciée.
 
RL : Quelle est donc votre conclusion ?
 
S : Quant à cette affaire des dix-sept officiers français capturés à Alep, un professionnel du renseignement écartera une donnée ainsi notée F5. Quant à la possibilité que, demain, un consul de France à l'étranger se voie remettre des ressortissants français attrapés en flagrant délit de mercenariat et terrorisme, c'est certainement à prendre en considération avant de postuler comme consul honoraire.

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