vendredi 19 juin 2015

logistique de l'Etat Islamique

Stratediplo n'avait encore rien écrit depuis la proclamation de l'Etat Islamique, alors qu'il écrivait sur la guerre contre la Syrie il y a deux et trois ans, d'abord que cette marionnette est un non-événement (et non-avènement en droit international), ensuite parce qu'un théâtre beaucoup plus important a été ouvert en Europe début 2014.
 
L'étude de Tony Carlucci sur la logistique de l'Etat Islamique est exacte quant à l'implication active de la Turquie sur le terrain, mais cette dernière n'est qu'un maillon. La logistique, ou la livraison, est un intermédiaire nécessaire mais inutile s'il n'y avait rien à livrer.
En deux mots, non les rançons n'ont aucune importance significative sur le plan financier, un autre commerce non évoqué par cette étude a été la revente en Turquie de tous les matériaux de construction d'occasion issus du démontage systématique des villages (chrétiens notamment) exterminés, bien qu'au niveau stratégique cela puisse être qualifié d'artisanat (certes bien organisé) : les camions de ces photos ne repartent pas vides. De son côté l'aide gouvernementale atlantiste a été essentiellement militaire plutôt que financière. La source principale de financement de la deuxième phase de la guerrilla islamiste contre la Syrie, et donc de ce prétendu proto-état, est le pétrole : pas moins de trois millions de dollars par jour en 2014. Toute la capacité de production du nord-est de la Syrie, puis ultérieurement du nord de l'Irak, est depuis deux ans achetée hors marché international, donc à vil prix, par au moins deux compagnies pétrolières états-uniennes majeures. C'est la ressource financière principale de l'EIIL, et c'est aussi ce qui a permis aux Etats-Unis l'année dernière de réduire la demande internationale officielle de pétrole afin de diviser par deux le prix international et donc le chiffre d'affaires du deuxième exportateur mondial de pétrole, la Russie.
L'armement de l'EIIL est, chacun peut le voir sur son téléviseur, de facture états-unienne. Les Etats-Unis, qui prétendent, pour ne pas perdre leurs alliés dans la région, bombarder les "positions" de l'EIIL, bombardent en réalité les infrastructures civiles de la Syrie (il ne tapent sur les doigts de l'EIIL que quand celui-ci s'écarte du théâtre assigné, comme à Mossoul). Mais ils parachutent aussi des munitions à leurs protégés ; au début la presse états-unienne mentionnait chaque fois que le Pentagone reconnaissait qu'une livraison était tombée "par erreur" dans les mains de l'Etat Islamique, maintenant elle a été réduite au silence (et le Pentagone est plus discret), mais Thierry Meyssan qui tient les comptes à jour avait enregistré il y a deux mois une quarantaine (aujourd'hui ça doit faire une cinquantaine) de parachutages "erronés", c'est-à-dire une livraison par semaine : les Etats-Unis livrent des munitions, par voie aérienne, à l'Etat Islamique.
Le mois dernier la presse atlantiste prétendait s'émouvoir de la prise de Palmyre et de Ramadi par l'Etat Islamique. A regarder les photos, les forces qui ont pris Palmyre (Syrie) ont conduit une approche tactique décentralisée, coordonnée grâce aux équipements de télécommunications militaires grâcieusement offerts par les contribuables français, veillant à ne pas offrir de gros objectif à l'aviation syrienne. A quelques jours d'intervalle les forces qui ont pris Ramadi (Irak) se sont avancées en un seul immense convoi par voie routière, comme si elles savaient qu'aucune résistance ou contre-attaque ne leur serait opposée ; et en effet aucun avion états-unien n'a décollé de la base Ain Al-Asad, à 80 km de Ramadi, pas plus que lorsque l'EIIL avait pris Al-Baghdadi, à 5 km de ladite base militaire états-unienne... Maintenant les forces de l'EIIL courent vers la portion orientale de la frontière jordanienne, le gouvernement jordanien ayant obéi au conseil états-unien de masser ses forces sur la portion occidentale de la frontière.
L'Etat Islamique (qui accepte de croire que Al-Nosra est son adversaire ?) a conquis les deux-tiers de la Syrie et défait son armée (qui a perdu ses bases aériennes et est maintenant regroupée autour de Damas), a ouvert un mini-front à Gaza (c'est-à-dire en Israël), est en route vers la Jordanie (où 7000 soldats états-uniens resteront l'arme au pied) et menace l'Iran (pour l'instant par des attentats).
 
Ce qui est magnifique, c'est qu'à peine trois ans après avoir difficilement convaincu le neveu Israël de ne pas s'opposer à la déstablisation de la Syrie, l'oncle Samuel est aveuglément en train de mettre en place, par incompétence politique et stratégique, les conditions d'un rapprochement de circonstance et de nécessité entre Israël et l'Iran.