samedi 22 mars 2014

Transnistrie et autres peuples russes séparés de la Russie

On m'interoge sur la Transnistrie, qui a demandé mardi 18 mars son rattachement à la Russie. Au-delà d'une facile propagande anti-russe, sa situation s'éclaire plus facilement par comparaison avec celle d'autres peuples russes séparés de la Russie depuis la dissolution de l'URSS. On peut imaginer une grille en trois dimensions, le poids des populations qui demandent leur réunion, l'intérêt de leurs territoires pour la Russie, et les facteurs externes de complication.
 
On passera sur la question de la Crimée, définitivement résolue.
 
La Biélorussie ou Russie Blanche est, avec près de dix millions d'habitants, la plus grande communauté russe (et homogène) hors de la Russie actuelle. En termes historiques sa réunification avec la Grande Russie est assurée (et est en cours avec l'union douanière et économique), cependant le peuple n'est pas pressé puisqu'il n'est pas opprimé chez lui, et que l'indépendance formelle de son gouvernement lui permet de rêver d'Union Européenne et d'euro (tant que ceux-ci existent) ; par ailleurs l'obstacle principal à la réunification, à savoir la présidence de Loukachenko, est peut-être aussi le principal rempart face à un nouvel essai de déstabilisation par révolution de couleur. Donc la réunification peut être menée lentement.
 
L'artificielle Ukraine, après la sécession de la Crimée, compte encore six à sept millions de Russes, essentiellement groupés dans la moitié est et sud. Aux maladroites et provocatrices brimades décrétées par les mouvements extrémistes auxquels l'Union Européenne a confié le récent coup d'état à Kiev, va succéder une véritable offensive paramilitaire contre la population russe. Tous les scénarios sont encore possibles, d'un retour à la légalité constitutionnelle à Kiev assorti d'une fédéralisation du pays, à une longue guerre civile (pire scénario), en passant par une intervention militaire de la Russie pour protéger la population russe, qui conduirait à une partition du pays et à la naissance d'une Ukraine orientale et méridionale russe autonome, indépendante ou à terme réintégrée à la Russie contingüe.
 
Le Kazakhstan compte de l'ordre de quatre millions de Russes, soit seulement un quart de la population mais la langue russe est le principal facteur d'unité d'un pays géographiquement immense et ethniquement morcellé. Il s'est lancé vers la réunification par le même processus que la Biélorussie, mais celui-ci ne pourra aboutir car d'une part des puissances occidentales ou régionales viendront fomenter la déstabilisation et la division dès qu'on pressentira la possibilité du dernier pas formel, d'autre part et surtout la Chine l'interdira. Elle tolère l'indépendance formelle d'un semi-désert où elle a déjà acheté des millions d'hectares (comme elle tolère l'indépendance d'une Mongolie que personne ne lui dispute), elle accepterait peut-être un partage, mais elle n'acceptera pas un retour en totalité à la Russie.
 
La Transnistrie est peuplée d'un demi-million de Russes (population homogène). C'est jusqu'à présent le peuple russe (et l'un des peuples européens) qui a le plus souffert, et il souffre encore, des indépendances arbitraires et des "intégrités territoriales" péremptoires des années quatre-vingt-dix. La présence de l'ex-XIV° armée russe (aujourd'hui une brigade de fusiliers motorisés renforcée) lui a permis de prendre son indépendance d'une Moldavie roumanophone oppressive, elle-même destinée à redevenir roumaine. Le referendum pour le rattachement à la Russie, en 2006, avait obtenu 97% de votes positifs. Aussi, encouragée par l'exemple criméen la Transnistrie vient donc de demander sa réunion à la Russie. La première différence est que la Russie avait reconnu l'indépendance de la Crimée la semaine dernière, alors qu'elle n'a jamais reconnu l'indépendance de la Transnistrie ni au début des années 90 après sa séparation de la Moldavie, ni à la fin des années 2000 lors de la reconnaissance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du sud après que cette dernière ait été attaquée par la Géorgie. La deuxième différence est que la Transnistrie ne représente aucun enjeu stratégique pour la Russie, au contraire son acceptation présenterait l'inconvénient de conforter l'image de puissance impéraliste que diffuse la propagande "occidentale". Enfin, sur le plan géostratégique non seulement il n'y a pour l'instant pas de continuité territoriale entre la Transnistrie et la grande Russie (le cas de Kaliningrad est particulier), mais de plus l'avenir du sud de l'Ukraine actuelle est incertain. La Russie attendra donc que la question du sud de l'Ukraine soit réglée, demain ou dans vingt ans, avant de s'intéresser au sort de la Transnistrie.
 
L'Ossétie du sud est deux fois plus peuplée que Monaco, et les sud-Ossétiens qui sont restés, après l'intervention russe consécutive au début d'invasion et de nettoyage ethnique opéré par la Géorgie en 2008, se considèrent tous russes et ont probablement tous obtenu la nationalité russe. Leur destin est donc désormais aussi assuré que celui des Biélorusses, la Russie a reconnu l'indépendance de l'Ossétie du sud après l'agression géorgienne (ce qu'elle n'avait pas fait auparavant) et la frontière avec l'Ossétie du nord doit être relativement invisible sur le terrain. L'Ossétie du sud devrait donc demander elle aussi son rattachement à la Russie et ne pas l'obtenir pour l'instant ; elle a du moins l'assurance, déjà honorée, de la protection militaire de la Russie.
 
L'Abkhazie, trois fois plus peuplée qu'Andorre, ne peut pas être considérée comme un territoire russe, seulement 10% de ses habitants étant Russes, le reste étant simplement Abkhazes, Géorgiens ou Arméniens. La Russie a certes reconnu son indépendance en même temps que celle de l'Ossétie du sud, après l'agression géorgienne contre cette dernière, et la protège. Mais dans la liste des nombreux territoires conquis par la Russie il y a deux siècles, perdus à la dissolution de l'URSS, et où la langue russe est encore l'élément fédérateur, bien d'autres passeraient devant l'Abkhazie, soit parce qu'ils sont plus importants pour la Russie, soit parce qu'un rattachement à la Russie serait plus important pour leur population (Arménie et Géorgie incluses). Mais le Caucase est un terrain compliqué où la Russie (qui a déjà ses propres problèmes avec l'islamisme fomenté par les Etats-Unis) n'est pas près de jouer plus qu'un rôle d'interposition ou de protection.
 
Pour revenir au sujet du jour, les clefs du destin de la Transnistrie se trouvent donc à Bruxelles (ou plutôt Paris et Berlin). Si l'Union Européenne encourage les factieux de Kiev à attaquer les populations russes d'Ukraine orientale et méridionale (voire si les Etats-Unis leur apportent une aide militaire), la Russie interviendra, l'Ukraine russe fera sécession et la Transnistrie pourra s'y rattacher (Tiraspol est à cent kilomètres d'Odessa). Mais si l'Union Européenne calme ou démet le régime néo-nazi en cours d'installation et accepte une fédéralisation de l'Ukraine, ses frontières seront confirmées et les Russes de Transnistrie devront attendre encore... probablement jusqu'à l'annexion de la Moldavie par la Roumanie.

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