vendredi 30 août 2013

Markale III et Račak II en Syrie

Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki Moon rappelle les inspecteurs en Syrie alors qu'ils n'ont pas effectué le travail pour lequel ils avaient été appelés et mandatés, mais qu'ils ont par contre visité d'autres lieux, ce qui laissera libre cours aux interprétations partiales si la publication de leur rapport est interdite par le veto d'une grande puissance (comme le rapport de l'ONU sur Markale II qui confirmait les observations de l'armée française alors en charge de Sarajevo et annonçait les confessions ultérieures du général Sefer Halilović puis du président Alija Izetbegović).
 
Pour mémoire, cette mission d'inspection avait été réclamée par le gouvernement syrien après l'attaque chimique du 19 mars par les islamistes à Khan Al-Assal (près d'Alep) et a dû être reportée lorsque certains membres du conseil de sécurité de l'ONU ont exigé qu'elle aille ailleurs, en l'occurrence près de Damas où les islamistes prétendaient entretemps que le gouvernement aurait utilisé une arme chimique le 12 ou le 13 avril, ce qui n'a jamais été prouvé.
 
Début juillet la Russie a remis un rapport au secrétariat général de l'ONU, respectant toutes les normes de la convention de contrôle, et établissant indiscutablement (grâce aux relevés balistiques) que ce sont bien les islamistes qui ont tiré des obus chimiques près d'Alep le 19 mars.
 
Le gouvernement syrien ayant finalement accepté que la mission d'inspection appelée pour enquêter sur l'attaque du 19 mars enquête aussi sur l'attaque prétendue du 12 ou 13 avril, les inspecteurs de l'ONU sont arrivés à Damas le 18 août pour commencer à travailler le 19, mais dès le 20 août les islamistes ont diffusé des vidéos d'une nouvelle attaque "chimique" à la Ghouta (banlieue de Damas) orientale, dont ils ont ensuite prétendu qu'elle avait eu lieu le 21 août au matin (coïncidant avec une vraie contre-attaque conventionnelle de l'armée), permettant aux puissances pro-islamistes d'exiger que les inspecteurs aillent là en se détournant de leurs missions principale (attaque du 19 mars) et secondaire (attaque prétendue d'avril).
 
En libérant progressivement la zone des islamistes, l'armée syrienne a découvert le 24 août à Jobar un dépôt d'armes et laboratoire chimique clandestin incluant des masques à gaz et des ingrédients chimiques précurseurs provenant d'Arabie Séoudite.
 
Rappelant au début la mission des inspecteurs, le gouvernement syrien a rapidement décidé (le 25 août) d'accepter qu'ils aillent d'abord à la Ghouta avant d'aller à Khan Al-Assal. Un calendrier de visites a alors été établi entre le ministre syrien des affaires étrangères Wallid Mouallem (dernier ministre chrétien non abattu par les islamistes) et le haut représentant de l'ONU pour le désarmement Angela Kane. De leur côté les islamistes ont tiré deux obus de mortier vers l'hôtel des inspecteurs lundi 26 août, puis ont accueilli à la Ghouta leurs voitures blanches de l'ONU marquées "UN" à l'arme automatique, les obligeant à faire demi-tour pour revenir discrètement en voitures banalisées.
 
Parallèlement l'envoyé spécial de l'ONU (et émissaire de la Ligue Arabe) en Syrie Lakhdar Brahimi a déclaré en conférence de presse, le 28 août, que contrairement à ce que prétend certaine presse, les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni n'ont présenté aucune preuve de la prétendue culpabilité gouvernementale dans une attaque chimique près de Damas le 21 août.
 
Le rappel anticipé des inspecteurs de l'ONU par le secrétaire général démontre une fois de plus que celui-ci ne travaille pas pour les Nations Unies ou leur assemblée générale mais pour le pays qui l'a mis en place.
 
Il démontre aussi que l'envoi de cette mission était biaisé et partial. Son rapport ne peut être qu'incomplet puisqu'il ne portera pas sur l'incident chimique principal, qui avait motivé sa venue, et s'il n'est pas suffisamment mensonger il ne sera pas diffusé. Le gouvernement syrien a-t-il eu tort d'accepter la modification du mandat initial de cette mission ? C'est difficile à dire car si les inspecteurs n'étaient pas venus cela aurait été utilisé contre la Syrie. Mais il doit absolument protester contre l'interruption des inspections et le rappel prématuré des inspecteurs, qui violent le calendrier de visite, tronquent la mission d'inspection, dévoient son rapport et le transforment finalement en un réquisitoire unilatéral, anti-gouvernemental et pro-islamiste.
 
Les méthodes de la poignée de pays qui manipulent certaines instances de l'ONU à des fins belliqueuses n'ont pas changé depuis vingt ans.
 
Delenda Carthago

mercredi 28 août 2013

le mensonge du bombardement punitif de trois jours

La presse états-unienne prépare son opinion publique à un bombardement punitif de la Syrie limité de un à trois jours selon les options actuellement à l'étude, ce qui est évidemment un mensonge multiple.
 
Tout d'abord cela fait vraisemblablement plusieurs mois que les études sont terminées et que le gouvernement des Etats-Unis a évalué ses options et pris sa décision, en l'occurrence le plan qu'a présenté leur chef d'état-major le général Dempsey.
 
Le déguisement de l'agression en "punition" ne serait crédible que si la faute était avérée et condamnée, c'est-à-dire si la coalition de l'OTAN et des pays sunnites exigeait que les islamistes laissent les inspecteurs de l'ONU faire leur travail, puis attendait les conclusions de l'enquête et enfin les soumettait au Conseil de Sécurité de l'ONU, seule autorité internationale habilitée à autoriser l'usage de la force pour faire cesser une menace à la paix mondiale.
 
Le terme de "punir le gouvernement pour l'attaque chimique" est un mensonge, non seulement parce que le gouvernement états-unien sait que ce sont les islamistes (peut-être même ceux formés par les Etats-Unis en Jordanie et infiltrés en Syrie les 17 et 19 août) qui ont utilisé du gaz, mais aussi parce qu'il sait que ce sera la population, essentiellement civile et minoritairement militaire, qui souffrira des bombardements, tandis que le gouvernement syrien sera à l'abri.
 
L'idée d'un bombardement seulement punitif est aussi inconcevable parce que le gouvernement des Etats-Unis doit envisager (à tort ou à raison) que si la Syrie est frappée mais pas désarmée elle attaquera Israël, pour se gagner la sympathie des opinions publiques des pays arabes alliés des Etats-Unis.
 
Le discours d'une frappe symbolique est aussi mensonger parce que cela ne renverserait pas le cours de la guerre et que soit l'armée syrienne terminerait quand même de vaincre les milices islamistes soutenues par les Etats-Unis, soit celles-ci, encouragées par ce bombardement, lanceraient une troisième voire une quatrième attaque chimique, jusqu'à obtenir une intervention OTANo-sunnite plus décisive.
 
Il est cependant possible que les Etats-Unis n'envisagent que quelques jours de bombardement de la Syrie, si leur objectif est d'entrer en guerre contre l'Iran ; alors un casus belli sera vite trouvé et les Etats-Unis auront encore des munitions... dont, bien sûr, leur ultima ratio, B61-11.

pour une poignée de billiards

Bref rappel des scénarios que les Etats-Unis peuvent envisager pour rétablir la suprématie du dollar et donc leur privilège d'importation gratuite ("free lunch") :
- guerre régionale au Moyen-Orient, visant à d'une part faire remonter le cours du baril de Brent (eux-même payant le pétrole mexicain ou canadien au tarif préférentiel WTI) pour cause d'insécurité des approvisionnements, et d'autre part à rappeler aux pays arabes que la protection militaire états-unienne leur a été accordée il y a quarante ans à condition expresse que le prix du pétrole soit exclusivement fixé et réglé en dollars ;
- guerre civile en Europe occidentale (printemps islamiste + révolution de couleur = printemps vert), visant à éradiquer toute alternative monétaire ou rivalité économique avec le dollar ;
- guerre mondiale, visant à ruiner les économies et créer une situation d'exception menant à l'effacement de toutes les dettes et la remise des compteurs à zéro ;
- bombardement nucléaire de l'Iran, visant d'une part à punir à titre d'exemple un pays qui vend son pétrole en yuans et d'autre part à rappeler que les Etats-Unis ont déjà utilisé des armes nucléaires pour un intérêt bien moindre que la survie du dollar, et assorti d'une intimation à la Chine de continuer à accepter et soutenir le dollar.
La gradation de ces moyens est discutable, certains pays périphériques pouvant accepter plus facilement une vitrification de l'Iran qu'un conflit mondial, et certains pays européens pouvant préférer une vitrification de l'Iran à une guerre de religion en Europe ; mais les Etats-Unis doivent supposer qu'un nouvel usage d'armes nucléaires serait un recours ultime et non renouvelable, et que ni la Chine ni le reste du monde ne le tolèreraient sans réagir et désarmer définitivement l'hyperpuissance.
Ces scénarios déjà annoncés relèvent de l'évidence, mais plus le dollar se rapproche de sa chute dans le gouffre sans fond de la dette des Etats-Unis, plus ils sembleront s'imposer.

samedi 24 août 2013

Syrie : faute historico-stratégique des Etats-Unis d'Amérique

Les Etats-Unis d'Amérique préparaient une confrontation générale sunnite-chiite : dix ans après leur utilisation des chiites d'Irak contre les sunnites (et les chrétiens) d'Irak, ils soutiennent le Qatar contre la Syrie, la Séoudie contre la Syrie, la Séoudie contre Bahreïn, les wahabbites contre la minorité chiite de Séoudie, les sunnites de Syrie contre les alaouites et les chrétiens (et les Kurdes sunnites contre les les Kurdes chiites ou chrétiens), tout cela pour souder une alliance pan-sunnite (incluant le Pakistan nucléaire) contre l'Iran. Ils avaient la chance qu'Israël souhaite se tenir à l'écart afin d'éviter la formation d'un front anti-sioniste qui aurait pu rapprocher les pays arabes de l'Iran, et ils avaient la chance de profiter, involontairement compte tenu de leur méconnaissance de l'histoire, du conflit perso-arabe pluriséculaire (mais encore meurtier dans les années 80).

Mais ils ont commis une première faute, par méconnaissance de la fière mentalité arabe, celle de transformer un micro-état en puissance moyenne d'ambition financière et militaire mondiale, au moment même où une puissance moyenne vieillissante lutte pour garder son influence en dépit de l'épuisement de ses seules ressources pétrolières. Le Qatar fait de l'ombre aux Emirats Arabes Unis, micro-état comparable, mais aussi à l'Arabie Séoudite, puissance régionale à potentiel nucléaire (grâce à son accord "financement contre ogives" avec le Pakistan). L'éviction militaro-légitime (soutenue par trois-quarts de la population) des Frères Musulmans d'Egypte après leur assomption hypo-démocratique (25% des voix au premier tour) a mis au grand jour les rivalités inter-arabes, avec d'un côté l'axe qatari et de l'autre l'axe séoudien, où les Etats-Unis se trouvent justement du côté défait.

Ils sont maintenant sur le point de commettre une deuxième faute, qui ne peut s'expliquer que par leur cosmogonie d'idées simples déconnectées de la réalité historique : faire occuper la Syrie, après l'avoir scalpée au Tomahawk, par la Turquie. Certes dans les années 90 ils ont réussi, avec le soutien de l'Allemagne, à imposer le retour de la Turquie dans les Balkans, ont obtenu que l'Union européenne négocie l'admission de la Turquie en dépit de sa non-reconnaissance (et occupation militaire) d'un membre de l'Union, et ont failli obtenir au début des années 2000 la reconnaissance par l'ONU de la souveraineté turque sur la partie occupée de Chypre. Mais la sanguinaire occupation turque du monde arabe a pris fin il y a moins d'un siècle, ce qui dans l'Ancien Monde représente quatre générations et donc un souvenir encore vivace, par tradition orale familiale ininterrompue. Si les indigènes de Terre Sainte se sentent encore ¨Palestiniens après trois générations de concentration dans des camps, si les Levantins sont encore francophiles et en bonne partie francophones après un si court mandat français moderne, l'ensemble du Proche-Orient a gardé le souvenir de presque neuf siècles d'empalements. Dans leur souci de déstabilisation, les Etats-Unis ouvrent une porte qui est loin d'être sublime.

Très bientôt, les peuples arabes vont avoir de nouveau besoin d'un protecteur. La France, la Russie et la Chrétienté brilleront par leur absence. La Perse ne serait pas bienvenue. Qui viendra ?

Stratediplo - le retour

Voilà déjà trois ans que Stratediplo n'avait rien mis sur son "blogue".
Or l'actualité d'aujourd'hui façonnera sérieusement et durablement l'avenirdu monde.
La diffusion d'une vision synthétique et prospective ne sera pas de trop.
Stratediplo